‹ Histoire de la RussieChapitre 163 sur 269 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Rien n'annonçait en elle non-seulement la caducité, mais le déclin. Quoique âgée de soixante-huit ans, la majesté mêlée de grâce qui caractérisait sa beauté dans sa jeunesse était encore répandue en souvenir sur ses traits. On comprenait, au premier aspect, que cette femme avait voulu séduire autant que régner. Une certaine mollesse des lèvres et des joues, empreinte des longs excès, affaissait le bas du visage. Ses dents tombées de bonne heure déformaient et creusaient la bouche; le menton triple et relevé, comme celui d'Agrippine, annonçait la solidité de l'esprit et l'habitude fière de l'empire. Sa taille, un peu massive mais bien proportionnée, portait légèrement sa forte tête. Ses yeux, souvent baissés pour recueillir sa pensée, éclairaient en s'ouvrant sa physionomie d'une intelligence scintillante et pour ainsi dire visible. Elle cherchait à donner ordinairement à son visage l'expression d'une douceur maternelle, telle qu'il convenait à une mère de l'empire; mais, dans les moments où ello cessait de s'observer, les plis involontaires de son front semblaient envelopper des pensées cachées et profondes. Un sillon creux entre ses deux sourcils révélait l'astuce, le souci ou le remords. Une toilette toujours recherchée; des cheveux encore blonds, disposés avec artifice pour rappeler le diadème ; le fard, les fleurs, les pierreries, les parfums, les étoffes soyeuses ou veloutées , les fourrures touffues, attestaient en elle le désir suranné de plaire au favori qui était honteusement chargé d'aimer, après le temps, celle qui voulait commander même à la nature et à l'amour.

Dans la matinée du 4 novembre 1796, Catherine, parée comme à l'ordinaire, sortit de son appartement, où elle venait de passer quelques heures avec Zoubof, pour déjeuner avec sa cour la plus familière, qu'on appelait le petit Ermitage, La joie rayonnait dans ses yeux et sur ses traits; tout lui était, ce jour-là, d'heureux augure, comme si la mort eût voulu lui cacher sous des triomphes son dernier pas dans la vie.

Un navire, arrivé dans la nuit de la Baltique, lui avait apporté la nouvelle de la retraite des Français sous le général Moreau au delà du Rhin. Elle avait écrit en badinant au ministre d'Autriche, Cobentzel, un petit billet familier pour l'informer de ce bonheur et de cette gloire des armes de l'Autriche. Ce billet respirait la joie, assaisonnée d'une légère ironie et d'un sanglant sarcasme. Elle avait provoqué ensuite à ses bouffonneries ordinaires son grand écuyer et son histrion de cour. Léon Narischkin, déguisé pour lui complaire en marchand ambulant, vendant et marchandant des futilités de femme. Elle s'était amusée à lui faire peur de la mort, dont il affectait de redouter jusqu'au nom, en le forçant à entendre les détails de la mort du roi de Sardaigne, son protégé, qu'elle venait aussi d'apprendre. Le déjeuner finit dans un fou rire qui éclata jusqu'aux larmes. L'impératrice, riant encore, se leva de table, et sortit en se plaignant à Narischkin de l'excès de rire, qui lui causait, dit-elle, des convulsions dans les entrailles.

Ses familiers attendirent longtemps et en vain son retour. Ses femmes, étonnées d'une absence qui se pro-

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