‹ Histoire de la RussieChapitre 164 sur 269 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

longeait plus que de coutume à celte heure de délassement après le travail et le déjeuner, entrèrent dans son appartement, et heurtèrent du pied le corps étendu sur le plancher. Un cri d'effroi répand la consternation dans le palais. On court prévenir Zoubof, dont l'appartement communiquait à celui de Catherine. Les médecins de la cour arrivent, couchent l'impératrice sur un matelas au grand air près d'une fenêtre, lui prodiguent vainement tous les secours de l'art, ne discernent plus que quelques faibles palpitations do vie dans le pouls, et prononcent l'arrêt fatal au favori, aux courtisans et aux ministres agenouillés près de sa couche. Zoubof, pour éloigner de lui tout soupçon d'avoir voulu tramer quelque complot de cour contre le droit héréditaire du trône, envoie son propre frère, Valérien Zoubof, prévenir le grand-duc à sa maison de campagne de Gatchina. En attendant, un demi-silence, interrompu seulement par quelques chuchotements indiscrets, empêche le secret du palais de transpirer dans la capitale.

Le grand-duc, absent de Gatchina, était allé à trois lieues plus loin visiter un moulin qu'il faisait construire. Zoubof poursuit sa course jusqu'au moulin, et annonce à voix basse l'événement au grand-duc. Le fils de Catherine, sans donner aucun signe de joie malséante ou de douleur simulée pour la perte d'une femme en qui il avait trouvé moins une mère qu'un tyran depuis son enfance, franchit en quatre heures la distance de seize lieues entre le moulin et Pétersbourg. Les ministres, le favori, les familiers, s'éloignent respectueusement de lui, ne sachant s'ils sont dignes à ses yeux d'amour ou de haine. Le grand-duc, son épouse, ses trois lils, ses filles, debout ou agenouillés autour du matelas, versent des larmes, les unes feintes, les autres pieuses.

Suspendue entre la mort et la vie, l'impératrice fait

attendre une nuit, un jour et la moitié de l'autre nuit, son dernier soupir. Les uns tremblaient, les autres espéraient qu'elle reprendrait la vie et la parole pour écarter du trône un fils qu'elle n'avait jamais aimé, et pour le léguer à son petit-fils Alexandre. Une femme de chambre assurait qu'elle avait senti un serrement de main convulsif, et surpris un regard encore intelligent de l'impératrice. Mais la parole ne revint sur ses lèvres que pour jeter, au milieu de la seconde nuit, un cri déchirant qui remplit le palais d'horreur. Ce cri fut son départ de la vie, ou son entrée dans l'éternité. Ceux qui l'entendirent crurent y discerner l'accent du condamné qu'on traîne à son juge.

Son jugement était commencé sur la terre. Elle avait mérité son surnom de Grande; grande dans le crime, grande dans le vice, grande dans l'empire, grande dans l'admiration, mais grande aussi dans l'horreur des hommes. Elle avait civilisé, elle avait illustré, elle avait étendu l'empire, mais elle avait perverti la Russie. Quand l'histoire n'affectera plus de se séparer de la conscience, elle dira si une femme infidèle et conspira- ' trice, maîtresse et complice des assassins de son mari, usurpatrice du trône, marâtre de son fils, meurtrière à froid d'un compétiteur involontaire de l'empire, l'innocent Ivan, conquérante par ruse de la Crimée, spoliatrice par violence de la Pologne, courtisane achetant au lieu de vendre, présentant aux regards de son peuple douze favoris successifs, étagés comme des cariatides obscènes sous les marches du trône, impie en France, hypocrite à Moscou, fomentant la révolution dans ses doctrines et la proscrivant dans ses actes, femme à trois faces et à trois langages, barbare avec les barbares, libérale avec les philosophes, révolutionnaire avec les peuples, contrerévolutionnaire avec les rois, comédienne souvent, tra-

Page 1