LIVRE SEPTIÈME
ne parut jamais plus digne de la faveur que le jour où il en fut précipité. Il pleura moins l'impératrice que l'amie. Les trois fils et les quatre filles du grand-duc, que Catherine avait pour ainsi dire dérobés à leur père pour les élever et les chérir comme ses propres enfants, fondaient en larmes autour du corps inanimé de leur aïeule. Ces enfants connaissaient ses caresses, et ne connaissaient pas ses vices. Quant aux courtisans et aux familiers, ils voyaient avec terreur dans le fils de Catherine un vengeur plutôt qu'un souverain. Ils avaient cru, jusqu'à cette mort inopinée, que C3 prince ne régnerait jamais sur la Russie, et qu'un acte ou un testament anticipé de sa mère le déclarerait inhabile au trône, et y appellerait à sa place un de ses fils. C'est à la loyale intercession du favori Zoubof que le grand-duc avait dû la temporisation de Catherine : c'est à cette temporisation qu'il devait l'empire.
Jamais homme n'avait été moins prédestiné par la nature à faire respecter en lui la souveraineté sur les autres hommes.
Le grand-duc, âgé déjà de quarante-trois ans quand il fut appelé à régner, était l'image de son père. C'est à cette ressemblance sans doute qu'il devait la haine de sa mère. Bien qu'on le crût généralement fils de Soltikof et non de Pierre III , ce portrait vivant du mari qu'elle avait détrôné importunait comme un remords ou comme une menace les yeux de Catherine.
Paul était de petite taille , roide de maintien , gauche de manières, sauvage de physionomie, Kalmouk de
traits. Sa laideur, proverbiale en Europe, se gravait profondément dans les regards , et arrachait , à ceux qui le voyaient pour la première fois, un geste et une exclamation involontaire d'effroi. Il la connaissait tellement lui-même, qu'il avait horreur de sa propre image ; il ne se regardait jamais dans un miroir, et il faisait enlever toutes les glaces des appartements qu'il habitait, de peur que sa figure, en s'y réfléchissant, ne lui retraçât douloureusement à lui-même la disgrâce de la nature. La répugnance que sa mère avait témoignée à son aspect dès son enfance avait ajouté la défiance de lui-même, la timidité et la contrainte extérieure à cette difformité des traits. Il s'était senti haï en naissant; et, quoiqu'il ne fût pas né pour haïr lui-même, cette aversion de celle qu'il aspirait vainement à aimer avait refoulé dans son cœur une tendresse naturelle devenue un supplice. Son âme douce avait été nourrie d'amertume , son éducation avait paru calculée comme un long infanticide : on aurait voulu qu'il mourût sans lui verser d'autre poison que l'indifférence, et sans le frapper d'un autre assassin que le dégoût.
On a vu que sa mère, aussi embarrassée, le jour de la révolution, de lui ravir le trône que de le lui donner, avait eu besoin de son existence pour briguer d'abord la régence de l'empire au nom de son fils, dont la vie, disaitelle, était menacée par son père. Quelques jours après , elle avait été embarrassée de lui à un autre titre, puisqu'en se proclamant impératrice en son nom propre, elle attentait en marâtre aux droits de cet enfant. C'est alors qu'elle avait hésité si elle ne lui ravirait pas plus que l'empire, et si elle n'épouserait pas le jeune Ivan pour régner du droit de ce nouvel époux , en faisant déclarer son propre fils inhabile au trône. Enfin, dans tout le cours de son long règne, elle avait été sans cesse