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LIVRE SEPTIÈME

importunée de l'existence de ce ûls d'un père assassiné, craignant toujours qu'on ne révélât à ce fils la mort de son père, qu'on ne le portât à le venger, à redemander son trône à l'usurpatrice et son sang aux assassins : aussi l'avait-elle constamment tenu dans l'ombre et dans la terreur.

Tantôt voyageant en Europe, entouré de délateurs qui notaient ses pas et ses gestes; tantôt relégué à Gatchina ou à Paulawski, maison de campagne peuplée d'espions de sa conduite ; traité avec une parcimonie qui contrastait avec les prodigalités de l'impératrice pour ses amants, écarté des yeux du peuple, sévèrement séquestré de l'armée, livré aux calomnies des courtisans, à la risée des familiers, la conspiration du mépris avait enveloppé sa vie d'une impopularité systématique. On voulait évidemment le préparer à la déchéance plus qu'au trône. On le montrait de loin à l'opinion des Russes comme un prince imbécile ou monstrueux, qui contrastait avec la grâce, le génie, la gloire de sa mère, et qui ne monterait sur le trône que pour la faire regretter ou pour faire désirer ses fils. On espérait vaguement qu'il vivrait assez peu, ou que Catherine vivrait assez longtemps pour que ce règne ne fût qu'une menace; on comptait sur la nature pour prévenir de plus sinistres révolutions d'État, mais l'impératrice déguisait mal sa volonté d'avoir un autre successeur que son ûls.

Elle semblait lui envier jusqu'à ses droits de père. A peine l'épouse du grand-duc approchait-elle du terme de ses grossesses, qu'elle la forçait à venir accoucher à

Tzarko-zélo, maison impériale, bâtie au milieu des marais de la Néwa, et qu'elle lui enlevait ses enfants pour les faire élever par des mains étrangères. Toute surveillance sur leur éducation était interdite au grand-duc. L'impératrice semblait vouloir préparer ces enfants à ne pas connaître d'autre père et d'autre mère que leur aïeule. Leur véritable mère, la grande-duchesse Marie Fœdérowna, gémissait en silence de cette séparation; mais sa résignation, sa douceur et sa vertu supportaient tout, dans l'intérêt de la sécurité de son mari et du bonheur futur de ses enfants.

L'aîné de ses fils, qui fut depuis l'empereur Alexandre, récompensait déjà ce sacrifice de sa mère et les soins de Catherine pour son éducation. Sa haute taille, l'élégance de ses traits, la majesté de son front, la lumière douce de ses yeux , la grâce fière de son sourire, son intelligence vaste et facile, rappelaient la jeunesse de Catherine, lîn mariage trop précoce, comme si l'impératrice avait eu hâte d'assurer des héritiers à l'empire par ce rameau choisi de la maison de Romanof, avait un peu engourdi l'âme d'Alexandre. Mais cette mollesse même de son petit-fils plaisait à son aïeule; elle y voyait le gage d'une obéissance plus souple à son génie. Le colonel Laharpe, républicain suisse, que l'impératrice avait donné pour précepteur à Alexandre, avait jeté dans son âme des germes de libéralisme que le despotisme suffirait trop un jour à étouffer, et des germes de vertu patriotique qui fructifieraient jusqu'auprès du trône. Quand on reprochait à Catherine, ennemie si déclarée de la révolution française, de faire élever son petit-fils par un républicain : « Laissez faire! répondait-elle. Que Laharpe donne à mon petit-fils des principes d'humanité et de liberté : le trône lui donnera plus tard la mesure et la politique. »

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