LIVRE SEPTIÈME
Paul ne parut se souvenir des griefs qui couvaient depuis tant d'années dans son cœur, qu'aux funérailles de sa mère, plus semblables à une accusation muette qu'à un hommage funèbre. Tout rappela dans cette cérémonie l'assassinat qui avait servi de degré à cette princesse pour monter au trône qu'elle avait si longtemps usurpé. Le nom de Pierre III, qu'on avait passé sous silence pendant les trente-cinq ans du règne de Catherine, reparut pour la première fois dans le programme du deuil national qu'on allait célébrer à la fois pour l'époux et pour l'épouse qui allait rejoindre sa victime au tombeau. Le souvenir filial de Paul le pressait de venger l'oubli dans lequel le crime, le remords et l'indifférence avaient laissé les cendres de son malheureux père.
Il se rendit, peu de jours après la mort de Catherine, au couvent de Saint-Alexandre-Newsky, où le corps de son père avait été déposé. 11 se fit ouvrir par les vieux moines du monastère, contemporains de l'événement et gardiens de ses restes, la tombe sans inscription où Pierre III avait été enseveli. Il ordonna de défoncer le cercueil, et contempla avec des larmes pieuses et vengeresses les traces du meurtre sur le cadavre embaumé de son père. Il le fit exposer de nouveau sous la nef de l'église, pendant que le catafalque de l'impératrice était exposé dans une salle du palais. Il rechercha avec sollicitude, pour les récompenser de leur fidélité, les derniers serviteurs survivants de son père qui n'avaient ni trahi ni abandonné leur maître à l'époque de sa calastrophe.
Le vieux général Sternberg, disgracié et retiré depuis tant d'années, et qui ne recherchait plus de nouvelles faveurs, fut tout à coup élevé par Paul au rang de général en chef, et rappelé de sa solitude au palais.
« Avez-vous entendu parler, dit Paul au dernier ami de Pierre III, de ce que je fais pour la mémoire de mon père?
» — Oui, sire, répondit le vieux général; je l'ai appris avec un heureux étonnement.
» — Comment, avec étonnement? reprit l'empereur. N'est-ce pas mon premier devoir de lils et de souverain à remplir? »
Puis, se tournant vers un portrait de Pierre III qu'il venait de faire replacer dans son appartement, et le montrant du geste à Sternberg :
t Je veux, dit-il, qu'il soit témoin de ma reconnaissance envers ses fidèles amis. »
11 embrassa de nouveau le vieux général, le revêtit des insignes de l'ordre de Saint-Alexandre-New sky, et confondit ses larmes dans un long embrassement avec les larmes du vieillard. Paul donnait cours ainsi à l'émotion d'un cœur tendre et filial, longtemps comprimé par la terreur du règne de sa mère.
Le jour des funérailles, il satisfit, autant qu'il l'osa, sa justice et sa vengeance muettes contre les assassins de son père, devenus les favoris de sa mère. Le corps de Pierre III, le front ceint de la couronne, fut transporté avec pompe au palais et placé sur la même estrade, à côté du corps de Catherine, comme pour appeler par cette réunion la pensée des Russes sur le malheur de l'un et sur le meurtre de l'autre. Ceux des meurtriers qui survivaient encore furent conviés à ces funérailles. Alexis Orlof, dont la stature gigantesque, la longue faveur, la haute fortune, le nom, la main, rappelaient le