LIVRE SEPTIÈME
plus le crime, reçut, comme par un honneur dérisoire, Tordre de marcher à pied derrière le corps de sa victime. Tous les regards et tous les gestes montraient en lui l'assassin contraint d'honorer la victime. Le prince Bariatinsky, le second des exécuteurs du meurtre, avait échappé par la fuite à l'honneur flétrissant de figurer dans le cortège funèbre. Passek, le troisième des assassins, dont le visage féroce conservait, comme celui de Bariatinsky, l'expression perpétuelle du crime, mourut de honte et de terreur la veille de la cérémonie.
Paul ne poussa pas plus loin sa vengeance. La conscience des Russes acheva seule de punir les meurtriers de son père. Paul, en ordonnant le procès des assassins, aurait craint de rencontrer le nom de sa mère. Le silence fit justice à tous dans la pensée de chacun. On admira également sa piété envers son père et sa réticence envers 6a mère.
L'image de ce père assassiné, sans cesse présente depuis trente ans à son esprit, troublait déjà sa faible imagination. Il r.c sembla bientôt occupé que de se prémunir lui-même contre un sort semblable. Les terreurs du passé devinrent dans son âme les pressentiments de l'avenir. Il fit naître le péril à force de le prévoir. 11 n'avait cependant dans une épouse docile et fidèle, et dans des enfants pieux et soumis, aucune des conditions de crime que Pierre III avait eu le malheur de rencontrer dans une épouse infidèle, ambitieuse et conspiratrice; mais son âme, agitée dès son enfance par les secousses de cette terreur de famille, conserva jusque sur le trône
l'ébranlement de son berceau. La démence ombrageuse de son gouvernement fut encore le crime de sa mère. Toute sa politique ne fut qu'un spasme successif de son imagination, égarée par ses sinistres souvenirs. Ses rigueurs mêmes ne furent que ses paniques. 11 se précipita de la terreur dans la tyrannie.
L'histoire de sa courte vie sur le trône ne serait que le récit des transes d'un maniaque de la peur, à qui la fortune aurait accordé le funeste don d'être tout-puissant. Nous la raconterons en peu de mots.
Paul Ier n'était cependant ni borné d'intelligence ni mécbant de volonté; son esprit était étendu, son cœur sensible, ses intentions droites, ses instincts même généreux et magnanimes. Son seul malheur était d'avoir vécu quarante ans dans l'isolement des hommes et dans la terreur de sa mère , craignant sans cesse qu'elle ne voulût lui enlever le trône, la liberté et peut-être la vie. Passer sans transition de cette longue oppression à la toute- puissance était une secousse trop forte pour sa raison. Tremblant de rencontrer, dans le palais de sa mère morte, les pièges et les conspirations sourdes qui avaient couvé contre lui dans les conseils de Catherine, il caressa au premier moment tous les conseillers de l'impératrice, comme pour se faire pardonner de monter au trône, et pour obtenir grâce plutôt qu'obéissance de ses sujets. C'est dans cette pensée qu'il conserva les ministres, et qu'il nomma son tils, le tsarewitz Alexandre, gouverneur militaire de Pétersbourg, malgré la jalousie inquiète qu'il avait déjà conçue contre ce fils.