LIVRE PREMIER
» humble servante; ramène-moi le prince Dimitri, mon « bien-aimé; ramène-le-moi rayonnant de gloire, au
0 milieu de ses voïevodes! Prête-lui ton bras puissant pour terrasser ses ennemis! Puissent les chrétiens ne
>» pas tomber aujourd'hui sous le fer de l'infidèle Marnai', » comme jadis sous celui du cruel Bâty! Daigne sauver » le reste de ces braves guerriers, et que ton nom soit «à
1 jamais sanctifié; c'est en toi seul, œil à qui rien » n'échappe, que la triste Russie a placé sa confiance.
* J'ai deux fils qui n'ont d'autre arme que leur inno- » cence : qui les protégera contre le souffle impétueux
* des vei ts, contre la brûlante ardeur de la canicule? » 0 mon Dieu ! fais qu'ils revoient leur père et qu'eux- » mômes régnent un jour pendant de longues années... >»
» La veille de la bataille, au plus fort de la nuit, l'illustre prince de Volhynie, capitaine rempli d'expérience, appelle le grand-prince dans la campagne pour lui apprendre quel sera le sort de la patrie. Ils ont devant eux" le camp de Mamaï, derrière est celui des Russes... (Septembre 1580.)
» — Ecoute! » dit le héros volhynien. Aussitôt Dimitri, se tournant du cité du camp de Mamaï, entend de grands cris et un bruit semblable à celui qui règne dans un vaste marché, dans une ville dont on élève les édifices, ou bien encore aux sons qui s'échapperaient d'un grand nombre de trompettes; plus loin se font entendre les cris des bêtes féroces, les croassements des corbeaux; des troupes d'oies et de cygnes font retentir les bords de la Niépriadva du bruit de leurs ailes, et semblent annoncer une horrible tempête.
» — Maintenant tourne-toi vers le camprdes Russes, » dit le Volhynien : qu'entends-tu? — Tout est calme, rc- » pond Dimitri; j'aperçois seulement les feux du ciel qri
»> confondent leur éclat avec la brillante aurore. » Le prince de Volhynie descend de cheval; il se couche par terre et prête attentivement l'oreille. 11 écoute longtemps; enfin il se lève et garde un profond silence. « Eh bien? lui demande le grand-prince. — Ah! lui ré- .» pond le prudent héros, nous éprouverons tour à tour » la bonne et la mauvaise fortune; les deux partis gé- » missent, l'un comme une veuve qui déplore la perte » de son époux, l'autre comme une jeune vierge dont la » voix plaintive ressemble aux sons du chalumeau. Nous •» triompherons, ô Dimitri; mais, hélas! la victoire nous coûtera bien cher. »
» A ces mots les yeux du grand-prince se remplissent de larmes.
» Cependant, enveloppées d'un épais brouillard, les deux armées se joignent. Les étendards des chrétiens sont déployés. Les coursiers restent immobiles sous leurs cavaliers; le son de nos trompettes est aigu, celui des clairons tartares est plus sourd. La terre gémit à l'Orient jusqu'à la mer, et à l'Occident jusqu'au Danube. Le champ de bataille cède sous le poids des guerriers qui le foulent; les eaux des fleuves ont inondé les campagnes... L'heure fatale a sonné; chaque soldat pique son coursier et s'élance en criant : «< Grand Dieu ! sois » favorable aux chrétiens... » On combat corps à corps; les guerriers sont foulés sous les pieds des chevaux, sont étouffés dans la mêlée. De sanglantes étincelles jaillissent des glaives éclatants; des forêts de piques se croisent et se brisent dans leur choc. Semblables à des arbres majestueux, nos valeureux guerriers se courbent vers la terre. O prodige! le ciel s'entr'ouvre au-dessus des légions de Dimitri, et l'on aperçoit, au milieu d'un brillant nuage, des milliers de mains qui tiennent des cou-