LIVRE SEPTIÈME
La seule mesure de précaution qu'il osa prendre peu de jours après son avènement à l'empire fut l'incorporation des bataillons exerces par lui à la discipline allemande, qu'on lui avait laissés comme un jouet de guerre pour amuser son oisiveté dans sa résidence de Gatchina. Cette incorporation soudaine de ses soldats et de ses officiers favoris dans les régiments des gardes parut une impardonnable insulte aux soldats et aux officiers de Catherine. Ils s'indignèrent d'être commandés par des officiers inconnus, qui n'avaient d'autre titre que leur complaisance aux caprices militaires du grand-duc, des uniformes étrangers, et leur instruction dans une tactique prussienne odieuse aux Russes. Les casernes de Pétersbourg fermentèrent jusqu'à la sédition, comme à la veille de la révolution qui avait détrôné Pierre III.
Paul, effrayé et repentant de sa témérité, courut luimême aux casernes, harangua, supplia, s'excusa, et ne ramena les soldats au respect qu'à force d'explications et de promesses. Mais à peine la présence et les adjurations du nouvel empereur avaient-elles obtenu l'apaisement des soldats, que des ordres d'exil, impitoyablement exécutés par le ministre de la police de Paul, Arakof, enlevèrent à leurs régiments, à leurs familles et à la capitale, un grand nombre de jeunes officiers suspects d'avoir fomenté la résistance, et les dispersèrent en Sibérie ou aux extrémités de l'empire.
Paul assujettit alors la garde et l'armée à la brutalité inintelligente d'une discipline machinale qui faisait des officiers de véritables esclaves, et des soldats des automates en uniformes. Semblable en cela à son père Pierre NI, il s'astreignit lui-même à la sévérité des exigences militaires qu'il imposait aux troupes. On le voyait tous les jours, quelle que fût l'intempérie de la saison, descendre en uniforme prussien, en bottes et' en
chapeau, dans la cour du palais, et y passer des heures entières en revues, en exercices ou en parades militaires, qui fatiguaient inutilement la patience et la santé du soldat. Il mettait gloire à braver, sans pelisse et sans fourrure, la rigueur du climat, exigeant la même impassibilité apparente de ses généraux et de ses officiers, vieillis dans les climats plus tièdes de l'Asie. Entouré de ses fils et de ses aides de camp, la trte nue et chauve, une main derrière le dos, élevant et abaissant de l'autre main une canne de commandement, avec laquelle il frappait l'air et marquait le pas aux troupes, l'expression du visage à la fois emphatique et vide comrr.e celui d'un homme sérieusement occupé de choses futiles, le ridicule et la terreur se partageaient, à son aspect, l'âme des spectateurs.
Mais la terreur ne tarda pas à l'emporter dans Pétersbonrg sur la raillerie. Zoubof, Tersky, Markof, Samaïlof, presque tous les dépositaires du pouvoir sous sa mère, amnistiés et caressés les premiers jours, furent tout à coup dépouillés de leurs charges, privés d'une partie de leurs biens, et relégués dans de lointains exils.
Une police ombrageuse et fantasque, dirigée par Arakof, proscrivit, sous les peines les plus rigoureuses, toutes les formes les plus innocentes de costume, de chaussure et de coiffure qui rappelaient le costume français, devenu crime aux yeux d'un despote dont les noms de liberté et de révolution troublaient le sommeil. Les soldats eurent ordre de se jeter inopinément sur tous