LIVRE SEPTIÈME
le nom d'Ange exterminateur de la contre-révolution. (Vêtait un de ces hommes de meurtre à qui la Providence donne le génie de leur instinct, et qui se font de leur férocité une vertu, en la dévouant à la cause du fanatisme, de l'obéissance et de la patrie. Nous l'avons vu surgir et grandir dans le feu et dans le sarg, pendant les longues campagnes de Catherine contre les Turcs, contre les Tartares et contre les Polonais. Depuis la mort de Potemkin, et depuis la vieillesse de Romanzof et de Repnin, c'était le nom militaire qui dominait l'imagination et la conGance des armées russes.
Paul l'avait d'abord trouvé trop grand et trop populaire pour un sujet. Souvarof commandait, au moment de l'avènement de ce prince, la nombreuse armée qui occupait le midi de la Pologne jusqu'à la mer Noire. Les railleries soldatesques avec lesquelles le vieux Souvarof accueillit les réformes militaires de Paul 1" avaient irrité ce prince, qui attachait plus d'importance à des puérilités qu'à des exploits. Souvarof reçut l'ordre de déposer le commandement, et de se rendre à Moscou.
Empressé d'obéir, mais fier de son obéissance, Souvarof voulut annoncer lui-même sa disgrâce à son armée. 11 rangea ses troupes en ligne de bataille, en face d'une pyramide formée de tambours et de timbales. Dépouille des insignes du commandement et vêtu de l'uniforme de simple soldat, il parut à pied devant ses soldats, et leur adressa des adieux pathétiques qui arrachèrent des larmes à ses compagnons de gloire. Puis, ôtant son casque, son habit, son épée, son fusil, et les déposant comme un trophée ou comme Aine relique sur le faisceau de tambours dressé par son ordre :
« Camarades, s'écria-t-il , il viendra peut-être un temps où Souvarof reparaîtra au milieu de vous! alors il
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reprendra ces dépouilles qu'il vous laisse, et qu'il porta toujours dans ses victoires. »
Après cet acte, à la fois bizarre et sublime, il remit le commandement à son lieutenant, et partit pour Moscou. Paul trouva ce séjour encore trop dangereux pour un homme qui remplissait les deux capitales de son nom. Un officier de police apporta à Souvarof l'ordre de s'exiler dans un village écarté, au milieu des forêts. Il refusa la voiture qui l'attendait à sa porte pour le conduire au lieu de son exil.
t Une charrette me suffisait, dit-il, pour me rendre à la cour de Catherine ou à la tête de ses armées; une charrette suffira pour me porter à ma prison. »
Jeté sur une charrette et enveloppé de son manteau, il franchit sans se plaindre les cinq cents verstes qui séparaient Moscou du village où il était relégué. Il y vécut enfermé dans une misérable cabane de bois, assujetti aux ordres du paysan chef du village, et surveillé par quelques ofliciers subalternes de police de Pétersbourg. La prière, la lecture de l'histoire et la méditation remplissaient ses heures et mûrissaient son âme. Sa fille, mariée à un frère du favori Zoubof, obtint seule la faveur d'aller consoler son père.
A son retour, elle fléchit l'empereur par le récit de la résignation du vieux guerrier. Paul sentit qu'il n'avait rien à redouter d'un tel homme pour son trône, et qu'il avait tout à en attendre pour l'empire. Il le releva aussi capricieusement qu'il l'avait dégradé.
Un jour que Souvarof travaillait, comme Dioclétien, dans le petit jardin attenant à sa cabane, un courrier lui apporta une lettre à l'adresse du feld-maréchal Souvarof.
« Cette lettre n'est pas pour moi, dit-il en refusant de la lire. Si Souvarof était feld-maréchal, il ne serait