LIVRE SEPTIÈME
rine II, Platon Zoubof, s'offrit le premier à sa pensée. Zoubof, comme on l'a vu d'abord, amnistié et caressé par Paul, n'avait pas tardé à subir la disgrâce et l'exil, revers naturel des favoris de l'ancien règne sous le règne nouveau. L'empereur, après l'avoir fait arrêter et après avoir séquestré son palais à Pétersbourg, comme pour y chercher des traces de crimes, avait exilé Zoubof dans une de ses terres éloignée de la capitale, mais lui avait laissé la possession de l'immense fortune qu'il devait à la libéralité do Catherine.
Le ressentiment de Zoubof égalait l'orgueil de son ancienne puissance et la douleur de sa chute. Deux de ses frères qui avaient partagé, Pun à l'armée, l'autre à la cour, les bénéfices de sa longue faveur, des richesses royales en or, en esclaves, en bijoux, une clientèle encore nombreuse et reconnaissante dans l'armée, dans la cour, dans les fonctions publiques, faisaient de Platon Zoubof un ressort utile et un instrument sûr de la conjuration.
Mais la prudence de Pahlen ne lui permettait ni de livrer sa pensée à un confident, ni d'écrire. Ce n'était que dans une entrevue discrète avec Platon Zoubof qu'il pouvait s'ouvrir à demi ou tout entier avec lui sur un sujet où la moindre indiscrétion emportait la mort. Pour motiver aux yeux de l'empereur une pareille entrevue, il fallait obtenir, sous un prétexte plausible, l'autorisation pour Zoubof de quitter momentanément le lieu de son exil et de reparaître impunément à Pétersbourg. Le fertile génie de Pahlen imagina un prétexte de ce genre, qui fit venir à l'empereur lui-même la proposition de rappeler Zoubof à la cour.
niSTOIRE DE LA RUSSIE.
L'empereur, de plus en plus isolé de sa famille dans un petit cercle domestique de maîtresses et de complaisants, avait élevé jusqu'à la plus intime faveur un ancien esclave turc devenu son valet de chambre, et promu successivement, par la confiance absolue et passionnée de son maître, à des grades et à une fortune qui l'égalaient aux plus opulentes familles de la Russie. L'esclave turc Koutaïtzof n'avait qu'une fille unique, dont la dot tentait la cupidité des grands seigneurs russes, mais dont la naissance rebutait leur orgueil.
Pahlen, sans s'expliquer davantage, fit insinuer à Platon Zoubof de faire demander à Koutaïtzof sa fille en mariage pour lui-même. Zoubof, charmé de recouvrer à ce prix la liberté, et peut-être la puissance à la cour de Paul, obéit, sans demander d'explication, aux insinuations de Pahlen. Koutaïtzof, enorgueilli et touché de l'honneur d'une alliance avec un homme qui avait été dix ans le maître de la Russie, et qui pouvait le redevenir encore, grâce à son propre ascendant sur l'empereur, sous un autre règne, se jeta aux pieds de Paul, lui fit confidence de la recherche de Zoubof, et supplia son maître de combler sa fortune en permettant à Zoubof de revenir à Pétersbourg pour épouser sa fille.
L'empereur, qui ne refusait rien à son esclave dévoué, se hâta d'autoriser Zoubof à reparaître à la cour. Pahlen et Zoubof s'abouchèrent alors impunément, sans exciter aucun ombrage, ni dans l'esprit de Koutaïtzof, ni dans l'esprit de Paul. L'ingratitude et la haine s'entendirent au premier mot. Pahlen promit l'impunité aux trames