‹ Histoire de la RussieChapitre 179 sur 269 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

que Zoubof, ses frères et ses amis ourdiraient dans les casernes, peuplées de leurs anciens partisans; Zoubof promit de grouper assez de complices pour exécuter le coup d'État, assez de mécontents pour l'accueillir quand il serait accompli. La déposition de Paul fut résolue entre ces deux hommes. On laissa le reste au hasard, qui ne frappe jamais à demi de pareils coups.

La conjuration, renfermée d'abord dans ce conciliabule, trouva bientôt parmi les gardes autant de complices qu'il y avait d'ofliciers humiliés de la dégradation de leurs corps (mars 1801).

Pahlen, non content de rester invisible et muet au centre de la trame, voulut encore prévenir, par un artifice aussi perfide que le complot lui-même, les révélations qui ne manqueraient pas de transpirer à mesure qu'une si vaste conspiration enrôlerait tant d'instruments dans la ville et dans les casernes. Dans ce dessein , il lit écrire à l'empereur une lettre anonyme dans laquelle on lui révélait ce nouveau complot ourdi contre lui, en mêlant si habilement le vrai et le %ux dans la dénonciation, que le doute et l'anxiété devaient nécessairement troubler l'esprit de l'empereur. Paul, en effet, crédule et hésitant tour à tour à la lecture de cette dénonciation, n'éprouva que l'angoisse et le désespoir d'un homme assiégé d'ennemis invisibles, et qui, sachant qu'il a tout à craindre, ne sait néanmoins où il faut porter la main pour prévenir le coup. *

Il fait appeler dans la nuit Pahlen :

« Hé quoi! lui dit-il avec l'accent du reproche et de la menace, on conspire presque ouvertement contre ma vie, au milieu de ma capitale; et vous, gouverneur de Pétersbourg, général de mes gardes, directeur de ma police, vous ignorez tout?

» — Je n'ignore rien , répond l'astucieux favori, pré-

paré d'avance à cette colère; et je suis d'autant mieux instruit des détails de la conspiration, que j'y trempe en apparence moi-même : c'était le seul moyen de tout savoir et de tout prévenir, que de paraître tout partager. Les fils de la trame sont dans ma main, pour les couper tous à l'heure où il ne restera pas un conjuré dans l'ombre. Pour qu'ils eussent en moi un vengeur, il fallait qu'ils crussent y avoir un complice.

» — Qui sont-ils? demanda Paul à son ministre avec une précipitation et une anxiété qui attestaient en lui la crainte d'y rencontrer sa femme et ses enfants euxmêmes.

» — Sire, dit Pahlen en s'enveloppant d'une réticence qui aggravait le soupçon sans l'avouer, permettez-moi, dans l'intérêt de votre propre sûreté, de garder le silence sur des noms que votre juste colère laisserait peut-être éclater avant l'heure, et fiez-vous à moi seul du soin de préserver votre trône et vos jours. Votre sûreté est au prix de votre confiance. »

Paul ayant insisté pour connaître les noms des conspirateurs, Pahlen, baissant la tête et donnant à son visage l'expression d'un homme à qui une respectueuse horreur ferme la bouche , de peur de prononcer des noms trop augustes, laissa soupçonner sans le dire, à son maître, que la famille impériale elle-même n'était exempte ni de sinistres desseins ni de sa surveillance.

i J'entends! s'écria avec l'accent du désespoir l'infortuné Paul; l'impératrice, mon fils Alexandre peut-être? Ah! malheureux époux! malheureux père! »

Pahlen laissa, en s'éloignant, ce trait empoisonné dans la blessure. Il savait et il voulait que l'empereur, en l'y retournant, conçût et manifestât des fureurs qui donnassent tout à craindre à sa famille, et qui la décidassent à tout permettre pour se prémunir contre la démène?

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