‹ Histoire de la RussieChapitre 180 sur 269 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

d'un père et d'un époux égaré par ses soupçons. Mais il fallait à Pahlen un témoignage irrécusable des extrémités auxquelles il voulait porter son maître par ces révélations. L'empereur lui donna l'ordre écrit de faire arrêter le tsarewitz Alexandre et son second fils, le grand-duc Constantin, et de les enfermer dans la forteresse de Schliisselbourg comme des criminels d'État.

« Quant à l'impératrice, dit-il à son ministre, je me charge moi-même de la conduire dans un monastère, où elle expiera sa faiblesse pour ses fils. »

Puis, serrant dans ses bras le perfide Pahlen et versant des larmes amères dans son sein, il s'abandonna à lui comme au sauveur de son trône et de sa vie. Pahlen ne rougit pas plus de la tendresse de sa victime qu'il n'avait pâli de ses reproches au commencement de l'entretien. L'ambition a ses Brulus, comme la liberté.

A peine possesseur de l'ordre impérial, Pahlen court au palais du tsarewitz Alexandre. Il se présente avec un visage consterné au jeune prince; il lui communique dans un entretien secret, en exagérant les sinistres desseins de Paul , l'ordre de son arrestation ainsi que celle de son frère Constantin, et la résolution de jeter l'impératrice sa mère dans un monastère, comme une femme perdue.

Alexandre, résigné pour ce qui ne concerne que lui, se récria avec horreur sur l'outrage destiné à sa mère, la plus vertueuse des épouses et des mères, et sur l'injustice faite à son jeune frère, dont le dévouement à l'empereur allait jusqu'au fanatisme.

Ces révélations sollicitaient par elles-mêmes une résolution du tsarewitz; Pahlen semblait l'attendre. Alexandre, fils irréprochable et respectueux, n'en prenait pas d'autre que sa résignation, ses gémissements et ses larmes : « L'empereur est mon père et mon souverain , disait-il à Pahlen; c'est à lui de disposer de mon sort, à moi de m'y soumettre. »

Pahlen se décida enfin à la provoquer : « Le respect filial, dit-il à Alexandre, doit-il aller jusqu'à respecter la démence morale d'un père égaré qui, en frappant sa femme et ses fils dans le délire de ses soupçons, frappe du même coup tout un empire? Souvenez-vous du sort du tsarewitz Alexis ! »

Puis, montrant à Alexandre l'armée prête à éclater en soulèvement peut-être régicide, le sénat résolu à proclamer la déchéance d'un maître frappé de vertige et de cécité, les meilleurs citoyens tremblant chaque nuit sur le lendemain, arrachés de leurs maisons, relégués en Sibérie, dépouillés de leurs biens, séparés de leurs familles sur le plus léger soupçon des agents subalternes de l'empereur, l'empire entier agité plutôt que gouverné par les convulsions d'esprit d'un insensé; enfin la famille impériale elle-même, ce dernier espoir de la Russie, jetée, le lendemain, du palais dans les cachots, et, le surlendemain peut-être , du cachot au supplice :

t Le respect filial dans une telle extrémité, dit-il au tsarewitz, n'est plus du respect, c'est du parricide. En vous refusant de prévenir les excès et la perte d'un père égaré, vous ne manquez pas seulement de respect envers votre auguste et vertueuse mère, vous en manquez envers votre frère innocent, envers votre peuple, envers votre malheureux père lui-même! Il y a des circonstaness où la pitié est le véritable respect filial, et où, pour empêcher le crime d'un insensé, il faut désarmer un père. »

Page 1