‹ Histoire de la RussieChapitre 181 sur 269 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Ces motifs et l'exemple de l'Angleterre, qui venait en ce moment même de retirer le gouvernement à son vieux roi, frappé d'une maladie mentale temporaire, et de remettre l'exercice du pouvoir royal au prince de Galles, héritier du trône, triomphèrent péniblement de la résistance vertueuse et obstinée d'Alexandre. Il gémit, il pleura, il combattit avec une horreur sincère la douloureuse nécessité que lui démontrait éloquemment Pahlen; et, cédant enfin à l'évidence du péril de sa mère, de l'empire, de son père lui-même, il donna à regret à Pahlen un consentement muet aux mesures extrêmes à prendre pour tout sauver. Mais, tremblant que l'exécution de ces mesures, plus semblables à une conjuration de criminels qu'à un coup d'État de politiques, ne compromît la vie d'un père pour lequel il aurait encore donné la sienne, et ne changeât une déposition nécessaire en parricide, il détacha de la muraille un crucifix suspendu aux parois de son cabinet de travail, et il fit jurer à Pahlen, sur ce signe sacré, qu'en aucun cas on n'attenterait aux jours de son père.

Pahlen jura tout, et se retira muni du consentement d'Alexandre, lui promettant qu'avant trois jours le coup d'État contre la démence paternelle serait accompli, sans avoir coûté ni crime, ni sang, ni honte à la famille impériale et à la nation.

Ce consentement du fils, si péniblement et si astucieusement arraché, armait Pahlen d'une autorité sacrée aux yeux de ses complices, qui lui donnait le double caractère de conspirateur et d'homme d'État, et qui lui per-

mettait de dominer tout, même son propre crime. Il ne représentait plus seulement les conjurés, l'armée, le sénat, le peuple : il représentait la dynastie elle-même clans son attentat contre le tyran. Il représentait de plus la vigilance du pouvoir tyrannique contre lequel il conspirait : il avait à la fois le mandat du père, pour laisser grandir et mûrir le complot; le mandat du fils, pour le légitimer; le mandat de la haine publique, pour l'accomplir. Jamais conspirateur antique ou moderne n'avait réuni dans sa main plus de gages de succès, de crimes et d'impunité dans le crime.

Mais ce n'était pas encore assez pour Pahlen. Afin de mieux s'assurer cette impunité dans le cas où le complot faillirait dans l'exécution, et où le courage de l'empereur viendrait à triompher des conjurés, Pahlen s'était réservé, dans l'exécution de l'attentat, un rôle ambigu et à deux faces, qui lui permettrait de se dévoiler comme le chef de la conspiration si elle réussissait, et comme le vengeur du crime si le crime avortait dans la dernière heure.

Dans cette double éventualité, il remit les premiers rôles dans la conjuration à Platon et à Nicolas Zoubof, et au général Beningsen, Hanovrien au service de Russie, que la renommée rendait influent sur l'armée, et que la disgrâce rendait implacable à l'empereur. Quant à lui, il se réservait l'impulsion d'abord, l'immobilité pendant l'événement, l'achèvement ou la répudiation de l'attentat après la défaite ou la victoire. Tant de rôles n'écrasaient pas la vigueur, la souplesse et la fécondité de ce héros de la trahison.

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