LIVRE SEPTIÈME
Cependant les deux premiers jours des trois, assignés comme terme de l'événement par Pahlen, s'écoulaient, sans qu'il donnât encore aueun signal à ses complices. L'air était tellement imprégné des vagues miasmes d'une conjuration presque unanime, quoique encore muette, que les symptômes-, transpirant de toutes parts, pouvaient, d'une heure à l'autre, éveiller l'attention de Paul sur la connivence de son ministre. Quelques-uns de ces symptômes, comme il arrive dans toutes les conspirations d'État, étaient si mystérieux et si étranges, qu'ils sont restés inexplicables jusqu'à ce jour aux hommes les plus initiés aux secrets de la cour et des conciliabules de Pahlen. L'histoire, après tant d'années, n'a pu encore en découvrir l'origine et en interpréter la signification.
Deux chambellans disgraciés de Paul I", le prince Tufleukin et le prince Galitzin, vivaient, depuis quelques mois, relégués et surveillés à Moscou. Dix ou douze jours avant l'exécution du complot, les deux exilés reçoivent chacun une lettre anonyme datée de Cronstadt, et ne contenant que ces mots : Venez, le tyran ri est plu,*, et la Jiitssie est délivrée l Etrangers à la conjuration, et soupçonnant dans cette lettre un piège de la police, ils se communiquent l'un à l'autre l'étrange avis, et se promettent de garder le silence, de peur de trahir leur sentiment par leur parole ou par leur physionomie.
L'événement ne devait pas tarder cependant à vérifier le message anticipé. Le désir de se débarrasser de l'empereur était si général, que, pendant que Pahlen conspirait à Pétersbourg, le général étranger Ribas,
gouverneur de Cronstadt, conspirait de son côté dans son gouvernement.
Parti de Cronstadt pour Pétersbourg, Ribas et quelques-uns de ses complices épiaient une occasion de frapper le tyran. Leur plan consistait à allumer un incendie pendant la nuit dans la capitale, à entourer Paul qui avait l'habitude de se rendre lui-même au feu, à le frapper dans le tumulte, et à répandre le bruit qu'il avait péri par accident sous les débris de l'édifice, en cherchant à éteindre le feu.
L'incendie, allumé pendant la nuit, avait en effet réverbéré ses lueurs sur les fenêtres du palais, au moment où l'empereur, fatigué des exercices du jour, venait de se déshabiller et de s'endormir. Éveillé en sursaut par ses serviteurs, il veut, comme de coutume, courir au feu. Un de ses aides de camp regarde, par son ordre, quel est l'édifice atteint par la flamme : il rapporte à son maître que ce n'est qu'une maison de bois d'un pauvre quartier, qui brûle sans danger pour le reste de la ville ; il détourne son maître de se lever pour si peu, et se charge d'aller à sa place surveiller et presser les secoure. Paul, pour la première fois, se relâche de son zèle habituel et se rendort.
Ribas et ses amis voyant accourir à l'incendie un simple aide de camp, au lieu de l'empereur qu'ils attendaient, s'étonnent, se troublent, soupçonnent un traître parmi eux, et se hâtent de fuir pour échapper aux supplices d'une conjuration éventée. Ribas, se jetant précipitamment dans une chaloupe, vogue à force de rames sur la Néwa pour rentrer à Cronstadt, avant qu'on se soit aperçu de son absence.
A peine y était-il arrivé, qu'un bâtiment étranger échoue pendant une tempête sur un écueil à l'entrée du port, et tire le canon de détresse pour appeler du secours.