LIVRE SEPTIÈME
Ribas s'embarque à l'instant sur un esquif pour donner l'exemple à ses matelots, sombre, et périt dans les flots en approchant du vaisseau en perdition.
L'empereur, en apprenant la noble mort de son amiral, admire son dévouement, et pleure comme un ami l'homme qu'un hasard seul avait empêché d'être son assassin.
On soupçonna toujours, depuis, que la lettre anonyme qui annonçait aux exilés de Moscou la mort du tyran était de la main de Ribas, ou d'un de ses complices.
Cependant Pahlen, depuis qu'il avait fait confidence de sa résolution au tsarewitz Alexandre, craignant ou une indiscrétion ou un remords de ce prince, avait placé des gardes à la porte de ses appartements, sous prétexte d'exécuter un ordre de l'empereur, mécontent de quelques fautes disciplinaires de son fils.
L'empereur, à la fin du troisième jour, était allé, selon son habitude, passer la soirée et souper familièrement chez une de ses confidentes, la princesse Gagarin. Là, dans l'abandon de la confiance et dans l'amertume de son cœur, ulcéré par les récentes révélations de Pahlen, sa taciturnité, ses soupirs, ses demi-mots énigmatiques, interprétés par l'opinion qu'on se faisait de sa démence, avaient jeté l'étonnement, le silence et la terreur dans le petit cercle de ses familiers les plus intimes.
« Avant peu de jours, s'était-il écrié dans l'imprudence de ses menaces, avant peu de jours on s'étonnera de voir tomber des têtes qui me furent bien chères. »
La princesse Gagarin se hâta de faire avertir le soir
même le tsarewite Alexandre et l'impératrice des paroles sinistres qui ne pouvaient désigner qu'eux. Cette explosion de larmes du père confirma le fils dans la douloureuse conviction qu'il fallait choisir entre la déposition d'un souverain en démence, ou la mort de sa mère, de ses frères et de lui-même.
Pahlen, informé de son côté des mêmes propos, et résolu de presser l'exécution du coup d'État, se rendit au palais, et, pour endormir dans une perfide sécurité sa victime, annonça à l'empereur que la conjuration contre ses jours avait été complètement abandonnée et dissoute, par le refus de sa famille d'y participer; que les conjurés étaient en fuite ; qu'il pouvait détendre désormais son âme, et se relâcher des consignes sévères imposées aux gardes de son palais.
Paul, consolé et rassuré par ce faux rapport, reprit en effet sa sérénité, et s'endormit sur la foi de la trahison.
Mais à peine l'empereur avait-il congédié pour la nuit ses serviteurs, que Pahlen, courant à la maison de Platon Zoubof, chez lequel les principaux conjurés étaient invités à un souper somptueux, parut au milieu d'eux, s'assit à leur table, et, faisant fermer les portes, les enivra de flots de vin, afin de leur faire puiser dans une demi-ivresse la témérité des résolutions extrêmes et subites, qui ont besoin des ténèbres et du vertige pour faire évanouir toute objection et toute terreur du cœur des hommes. Quant à lui, il ne fit qu'effleurer de ses lèvres l'écume de son verre, pour conserver le sang-froid du