LIVRE SEPTIÈME
chef au milieu de la chaleur des instruments. Beningsen et les Zoubof, seuls conûdents complets de ses desseins, observèrent la même sobriété.
Les soixante autres officiers de l'armée ou des gardes, animés du double feu de la jeunesse et du vin, ne tardèrent pas à laisser éclater en propos et en clameurs leur indignation contre la cour, et leur ardeur à délivrer l'empire d'un tyran.
« Eh bien, que tardons-nous? leur dit alors Pahlen avec la triple autorité de son commandement, de son grade et de son éloquence. Pourquoi laisserions-nous un jour et une heure de plus au danger de la famille impé • riale et à la honte de la Russie ? Qui nous dit que ce jour ne sera pas employé par un père et par un époux égaré au meurtre irréparable de sa femme et de ses lils, et qu'en négligeant de sauver cette nuit des victimes augustes, nous n'aurons pas demain à ne venger que des cadavres? Notre conspiration est légitime, car elle est la conspiration du salut de l'empire et de la vie de la dynastie de Pierre le Grand ; elle est innocente, car nous ne voulons point répandre de sang, mais déposer seulement un tyran du trône, pour y placer l'espérance et l'amour de la nation ; elle est sainte, car nous avons lo consentement douloureux du fils à l'abdication nécessaire du père ; elle est prompte et sûre du résultat, car ici elle est enfermée tout entière dans cette salle avec nous, et dehors elle est préparée aujourd'hui même par mes soins avec une prévoyance qui a préjugé vos sentiments, endormi le palais, embauché les gardes. Levons-nous seulement de table, et tout est accompli !
» J'ai fait, avant de me rendre au milieu de vous, relever tous les postes du palais, et j'ai placé, au lieu des soldats allemands de l'empereur, des oiliciers en sentinelle, chargés de nous livrer les p >rtes. Toute la garde
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impériale, rassemblée dans cet instant par mes ordres dans ses casernes, est prête à en sortir pour saluer et défendre le nouveau maître que nous allons lui donner. Marchons, en invoquant le nom des grands libérateursde leur pays et l'âme de Pierre le Grand, qui veille sur sa famille et sur son peuple! Le génie de Rome et de la Russie est avec nous ! »
Ijne acclamation unanime accueillit cette harangue de Pahlen, et tous les convives tirèrent leurs épées pour en couvrir, à sa voix, les jours du tsarewitz Alexandre.
Pahlen, divisant en deux groupes les soixante conjurés, donna au général Beningsen le commandement du premier groupe, et se réserva à lui-même le commandement du second, marchai t en réserve et à quelque distance, afin de rester, dit-il, en communication avec les troupes rassemblées déjà sur les principales places de la ville, et de leur dorncr l'impulsion au moment où le palais serait envahi par Beningsen et Zoubof.
Les historiens de cette nuit suprême soupçonnent Pahlen d'avoir ménagé ainsi jusqu'au dernier moment les deux fortunes, prêt à seconderjes premiers conjurés s'ils réussissaient, prêt à les désavouer et à les écraser avec les troupes irdtcises, s'ils échouaient dans l'invasion du palais. Rien n'atteste mais rien ne dément une pareille ambiguïté de crime dans un caractère si dissimulé et si double.
Quoi qu'il en soit de celte réserve équivoque de Pahîen au dernier moment, les conjurés, favorisés par la nuit, enveloppés de leurs manteaux, l'épée nue à la main, ca-