LIVRE SEPTIÈME
chée sous les pans de leur uniforme, s'avançaient en silence vers le palais Michaïlofski, sorte de forteresse bastionnée et crénelée, que Paul avait fait élever et armer comme une citadelle au milieu de son peuple.
Au bruit de leurs pas dans les vastes jardins qui entouraient le palais, des bandes de corneilles, nichées sur les arbres, s'envolèrent en poussant des cris sinistres. Les premiers conjurés, superstitieux comme le sont les races primitives, s'alarmèrent de ce vol et de ces cris comme d'un sinistre augure, s'arrêtèrent, et hésitèrent s'ils ne reviendraient pas sur leurs pas. Beningsen et Zoubof les raillèrent de leur faiblesse, et leur dirent que l'augure ne menaçait que les jours du tyran. Ils continuèrent à s'avancer vers la grande porte du palais.
Une seule sentinelle leur cria : « Qui vive ! » A ce cri, les officiers des gardes, apostés à l'intérieur par Pahlen, sortirent, défendirent à la sentinelle de faire feu, et dirent aux soldats du poste que c'étaient des généraux et des officiers supérieurs qui faisaient une ronde de nuit par ordre de l'empereur. Les soldats, trompés, saluent les conjurés, et leur livrent la porte et le grand escalier qui conduisent à l'appartement de Paul.
11 était minuit. Le silence et la solitude régnaient dans l'intérieur du palais : on n'y entendait que le pas étouffé des conjurés, qui traversaient, sans rencontrer aucun obstacle, la longue file d'appartements déserts servant d'avenue à la chambre de l'empereur. Un adjudant du palais, nommé Argamakof, familier de Paul, corrompu par Pahlen, leur servait de guide. Ils avaient besoin de ce complice pour arriver sans tumulte jusqu'aux appartements reculés de Paul, et pour s'en faire ouvrir les portes par ruse, sans éveiller ses soupçons et sans interrompre son sommeil.
Argamakof, conduisant les conjurés jusqu'à la porte
du valet de chambre qui ouvrait ou fermait seul en dedans celle de son maître, l appela par son nom , en le priant de lui ouvrir pour un rapport secret et pressé qu'il venait, selon son usage, faire à l'empereur.
« Un rapport à cette heure? répondit le serviteur. Es-tu fou? il est minuit !
» — C'est toi qui dors encore et qui rêves, répondit l'astucieux adjudant. Il est six heures du matin , le jour va poindre; et si tu ne m'ouvres pas, tu auras un compte sévère à rendre à ton maître. •»
Le valet de chambre, mal éveillé, ouvrit; mais voyant un groupe de généraux et d'officiers, l'épée nue à la main, entrer précipitamment à la suite d'Argamakof, il trembla de tous ses membres , et s'enfuit en criant : t Au meurtre ! » dans l'ombre d'un corridor.
A son cri, deux hussards aflidés, qui couchaient, le pistolet au poing, sur le seuil extérieur de la chambre de leur maître, se lèvent en sursaut pour défendre la porte. L'un d'eux se dévoue à la mort pour accomplir son devoir, tire son sabre, et lutte sans espoir contre vingt épées levées sur lui. Un coup de sabre à la tête l'abat dans son sang; on écarte du pied son cadavre. La porte, fermée en dedans par un verrou, cède aux assaillants.
Cependant l'empereur, éveillé en sursaut par la chute des hussards, par le cliquetis des sabres, par le pas des conjurés, comprend que la trahison a livré son palais à ses ennemis, et qu'une porte à demi brisée est son seul rempart contre la mort. Il s'élance à demi nu de son lit,