LIVRE SEPTIÈME
ration, et un coup de pommeau d'épce sur la tempe, qui lui brisa le crâne, furent la seule réponse des bourreaux. Quand Heningsen revint, le flambeau à la main, pour écarter les meurtriers et relever l'empereur, Paul rendait le dernier soupir sous les genoux de ses assassins.
Beningsen ne releva qu'un cadavre, le recoucba sur le lit, enveloppa la tête dans sa couverture, et se retira consterné, en plaçant le capitaine des gardes Markof à la porte de la chambre avec trente hommes, et en lui donnant pour consigne de ne laisser pénétrer personne auprès du cadavre, pas même l'impératrice, les fds ou les filles de la victime (2 i mars 1801).
L'impératrice, dont l'appartement , comme on l'a vu , était contigu à celui de Paul, s'était en effet réveillée au bruit des pas et des voix dans la chambre de l'empereur; et, oubliant que Paul avait fait barricader cette porte, elle y avait couru pour l'ouvrir, et pour se jeter entre les conjurés et son mari. Les froideurs, les dédains et les sévérités de Paul envers cette compagne si pure et si docile de sa jeunesse, avaient contristé sans aliéner le cœur de l'impératrice. Toute sa tendresse se soulevait en elle, comme tout son devoir, à l'image de Paul assassiné par ses gardes pour l'amour d'elle.
Après avoir vainement secoué la porte, qui résista «à ses faibles bras, elle se précipite par un escalier dérobé à l'étage inférieur pour accourir par une autre issue, monte à demi nue et à pas précipités le grand escalier, malgré les gardes qui cherchent à l'arrêter, traverse les grands appartements, et arrive trop tard à la porte où le lieutenant
des gardes, Poltaratski, ne gardait plus qu'un cadavre.
« L'empereur est mort d'une mort subite! lui dit Poltaratski en s'inclinant devant elle, et en lui refusant respectueusement de la laisser pénétrer dans la chambre.
» — Nonl non! dit-elle, il a été assassiné!
» — Eh bien! madame, il faut vous l'avouer, répond le lieutenant. »
Elle fit des efforts désespérés pour forcer la consigne, et pour embrasser encore le père de ses enfants.
« Ne me reconnaissez-vous donc pas? Ne suis-je pas votre impératrice, votre mère? s'écriait-elle en insistant auprès des officiers et des sous-officiers de garde.
» — Oui, madame, répliqua Poltaratski; mais je ne puis prendre sur moi de violer la consigne donnée par le général Beningsen.
> — Eh bien, j'entrerai de force! » reprit l'impératrice désespérée. Et elle s'élança vers la porte. Les soldats lui opposèrent, en baissant les yeux, une haie croisée de baïonnettes. A cet outrage, elle se retourne vers Poltaratski et le frappe au visage, puis s'évanouit de colère et d'horreur entre les bras de la princesse de Liéven, sa dame d'honneur. Ses deux filles, les grandes-duchesses Marie et Catherine, étaient accourues sur les pas de leur mère, au bruit du meurtre de leur père. Elles secoururent l'impératrice évanouie, et demandèrent un verre d'eau pour en rafraîehir ses lèvres.
Au moment où l'impératrice, revenue à elle, portait l'eau à sa bouche, un soldat lui arracha le verre des mains, en but quelques gouttes; puis lui rendant le verre : « Maintenant vous pouvez boire sans crainte, ditil à sa souveraine; il n'y a pas de poison. D'ailleurs, vous êtes innocente du malheur de l'empereur et de ce qui vient de se passer! »
On l'emporta dans ses appartements.