LIVRE SEPTIÈME
verait assez de sujets dévoués pour en assumer sur eux la responsabilité et l'expiation. L'essentiel était de ne pas laisser une heure au doute, et de saisir le pouvoir de l'acclamation des troupes rassemblées avant que le bruit de la mort violente de l'empereur se répandît dans la ville au réveil du peuple , et que le soleil se levât peutêtre pour en éclairer le mystère, et pour le venger sur ses meurtriers et sur sa propre famille.
» — Eh bien, je régnerai, puisqu'il le faut pour le salut de la Russie et pour l'attestation de mon innocence ! dit enfin Alexandre à Pahlen, à Beningsen et à Zoubof; mais je régnerai à jamais malheureux, et avec Tirnage perpétuellement sous les yeux d'un père qui -ne devait pas mourir ainsi, moi vivant ! »
On se préparait à sortir du palais pour le présenter aux troupes, quand, à la suite de plusieurs messages par lesquels l'impératrice réclamait le sceptre vacant, en vertu de ses droits de mère et de tutrice, elle parut ellemême pour imposer à son fils, par l'autorité et par les larmes, la déférence du IrAne. Un long et sinistre entretien entre la mère et le fils à voix basse, mais dont on entendait de temps en temps les éclats involontaires, ébranla de nouveau la résolution d'Alexandre. 11 sortit un instant de son cabinet, où il avait été suivi par sa mère, et, s'approchant tout ému de l'oreille de Pahlen :
« Eh bien , lui dit-il, voici un autre malheur inattendu qui menace de compliquer la crise de cette nuit fatale, et de faire échouer demain tous vos desseins. Ma mère s'obstine à ne pas renoncer à ses droits, et à refuser le serment que son exemple devait imposer à tout l'empire I
» — Ce n'est pas l'heure des scrupules d'enfant et des * vanités de femme! » répondit brusquement Pahlen. Et, entrant avec Beningsen et Zoubof dans le cabinet,
ces trois conjurés, qui n'avaient de salut que dans l'acceptation du Gis et dans le silence de la mère, obtinrent par leurs prières, par leurs raisonnements et peut-être par leur audace, que l'impératrice renonçât enfin à ses prétentions, et prêtât immédiatement serment à son fils comme empereur.
A la première aube du jour, Alexandre, à cheval, suivi de Pablen, de Beningscn et des principaux conjurés, parut devant le front des troupes rassemblées, parmi lesquelles on avait répandu le bruit de la mort subite et naturelle de l'empereur. Le régiment des gardes Preo brajenskoï, plus particulièrement caressé par Paul, et qui soupçonnait le meurtre sous cette mort mystérieuse, accueillit avec une sévérité froide et presque menaçante le nouveau tsar. Aucune voix ne s'éleva des escadrons pour crier: « Vive Alexandre! » Les autres, impressionnés par la présence de Beningsen, général aimé des soldats, el encouragés par l'ascendant de Pahlen, tout-puissant sur leurs chefs, n'hésitèrent pas à saluer de leurs acclamations le nouveau règne, représenté par un jeune prince que le contraste de sa beauté avec la laideur de son père rendait l'idole de l'armée et du peuple.
Avant le lever du soleil, la capitale entière avait prêté serment à son nouveau maître, sans s'informer trop du mystère de la nuit. Un empereur haï y avait trouvé son cercueil, un empereur adoré y avait trouvé le trône. Aucun regret n'altérait dans les cœurs l'espérance unanime qui venait d'éclore sur l'empire avec le jour.
Les funérailles de Paul 1" dérobèrent à demi, comme