LIVRE SEPTIÈME
celles de son père Pierre III, la nature de l'événement et les traces du crime. Exposé sur un lit de parade aux hommages des grands et du peuple, ses gants, son uniforme, son chapeau de général, cachèrent les mutilations de ses mains, de sa poitrine et de ses tempes. Mais l'indiscrétion et même la jactance insolente des Zoubof et de leurs nombreux complices, sûrs de l'impunité de leur crime, éventèrent promptement les circonstances du meurtre, et mêlèrent la consternation, l'horreur, la pitié de la capitale et de l'Europe à la sérénité du nouveau règne.
Paul était plaint plus que haï, comme un prince dont le cœur était bon, les intentions droites, et dont les fautes mêmes n'avaient pour cause qu'une excessive impatience dans l'accomplissement de ce qu'il croyait nécessaire au bonheur de son peuple. L'horreur d'un père assassiné sous le foyer de ses fils, de sa femme et de ses filles, pendant son sommeil ; son héritage porté tout sanglant à son fils aîné, et accepté par lui des mains des meurtriers; enfin la présence et la faveur apparente de ces assassins, ministres et généraux du fils le lendemain de l'assassinat du père, rappelaient le palais des Atrides dans la maison des Ilomanof. L'impératrice mère ellemême laissait échapper, par douleur ou par ressentiment contre l'usurpation de son fils, des larmes, des indignations, des signes muets de vengeance.
Un pope, accrédité par ses prétendues révélations surnaturelles à Pétersbourg, répandait parmi le peuple des images où était représenté le meurtre de l'empereur, et où on lisait : Dieu a promis de punir les assassins de Paul. Cette image, affichée dans la chapelle de l'impératrice mère au palais d'hiver, offensait les yeux, menaçait l'impunité des meurtriers. Pahlen fit enlever de force cette image de la chapelle de l'impératrice.
Elle s'indigna, et réclama fortement auprès de son fils.
t Voulez-vous donc, lui dit-elle, accepter pour vous les justes menaces des hommes et du ciel contre ceux qui ont égorgé mon époux, leur souverain, et votre père? »
Alexandre fit insinuer indirectement à Pahien qu'il serait décent à lui de s'éloigner momentanément de Pétersbourg. Pahien comprit plus qu'il ne lui avait été dit, et envoya, le jour même, la démission de toutes ses charges.
t C'est bien! dit Alexandre. Mais pour que le sacrifice soit complet, il convient que monsieur de Pahien parte sans délai, et de lui-même. »
Une heure après, Pahien, obéissant, mais fier de son crime, partait pour Riga sans remords, sinon sans crime. 11 se vanta toute sa vie d'avoir sacrifié sciemment sa reconnaissance personnelle, son ambition et sa mémoire au renversement du tyran et au salut du trône et du peuple. Mais la conscience humaine ne ratifie pas ces absolutions patriotiques que la trahison se donne à ellemême. Quel que soit le motif de la perfidie d'un ministre et de l'assassinat d'un bienfaiteur, le crime reste crime, et le sang reste sang : la politique n'a pas le privilège d'innocenter les forfaits.
Quant à Alexandre, l'histoire maintenant bien éclairée ne peut ni l'accuser de parricide, ni l'excuser complètement de son malheur. Sans doute il n'autorisa ni ne prévit le meurtre de son père, il fit prêter de bonne foi aux conspirateurs le serment de ne pas attenter à ses jours; mais il connut la conspiration, et il consentit à une violence jugée nécessaire au salut de sa mère, de l'empire, et à son propre salut. Quoique bien jeune encore, il était assez mf:r cependant pour savoir qu'entre une abdication forcée et la mort du prince de qui on