‹ Histoire de la RussieChapitre 197 sur 269 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

jeunes confidents, au moment où il se dessinait à tâtons le plan de son règne.

S'allierait-il avec la France ou avec l'Angleterre et l'Allemagne? Le sort de son empire, de son nom et de sa mémoire était dans cette décision. L'étendue déjà démesurée de ses possessions, l'inaccessibilité de ses frontières, la faiblesse de ses voisins en Orient, les Persans et les Turcs, le nombre, l'obéissance, l'instinct belliqueux, la barbarie même de la plus grande masse de ses peuples; enfin, l'affaissement de la Prusse, l'épuisement de l'Autriche, ses voisins à l'Occident, le rendaient seul invulnérable aux agressions de la France, et lui permettaient de choisir librement, sans peur et presque sans ambition, la cause européenne qui conviendrait le mieux à sa conscience, à l'avenir de son empire, à sa propre gloire.

Nous ne racontons pas ici en patriote français, mais en historien philosophe, impartial et cosmopolite. Il convient de se dépouiller de soi-même quand on juge les événements au point de vue de tous les lieux et de tous les temps. L'histoire n'a pas de patrie; son patriotisme universel, c'est la vérité.

Or, au point de vue de la vérité universelle, il nous semble évident que la politique la plus honnête, la plus prévoyante et la plus grandiose pour l'empereur Alexandre, était d'adopter résoîûment au début de son règne la cause de l'Angleterre combattante et de l'Europe opprimée ou conquise, contre la cause de la France conquérante et de son dictateur ambitieux.

Cette politique avait été, dès la première explosion de la France hors de ses frontières, l'instinct de Catherine II et la passion généreuse de Paul Ier, son fils. L'une avait préparé ses armées pour couvrir l'Allemagne de l'épée russe, l'autre avait lancé Souvarof en Italie pour refouler la France au delà du Rhin et des Alpes. La première avait trop temporisé par machiavélisme, afin de faire sentir davantage à l'Allemagne le prix de son assistance, et d'épuiser l'Autriche de force avant de la sauver. L'autre avait agi avec la précipitation d'un prince égaré par un orgueil téméraire et par une passion généreuse; il avait vaincu par le bras de Souvarof, mais, dégoûté de la mollesse autrichienne et de l'infidélité de ses coalisés, il avait abandonné ses indignes alliés à leur malheureux sort avec autant d'inconsistance qu'il avait apporté de hâte à les secourir.

Comme les hommes de première impression et de cœur faible, Paul avait passé de la haine contre les Français à l'enthousiasme pour leur chef militaire; il avait adoré en lui le génie et salué la légitimité de la fortune. Disposition lâche et funeste qu'on peut pardonner aux faibles, mais qui est l'indignité des forts! C'ett dans cet entraînement vers le succès qu'il avait replié ses armées au delà de la Vistule, qu'il s'était hautement désintéressé, par humeur, de l'Angleterre, de la Prusse, de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne, et qu'il avait envoyé à Paris M. de Kalilchef pour s'entendre avec le premier consul. Alexandre trouvait donc à son avènement un premier pas fait par son père vers la politique conquérante de la France, et vers l'abandon des vaincus.

Page 1