LIVRE HUITIÈME
Le premier consul, avec l'instinct de séduction italienne qu'il possédait au moins autant que l'instinct de la victoire, avait profilé de ces avances de la Russie pour envoyer son aide camp confidentiel Duroc à Pétersbourg complimenter le jeune empereur sur son avènement. Alexandre avait prévenu, de son côté, cette gracieuse déférence du premier consul en retirant de Paris M. de Kalitehef, négociateur désagréable par son caractère épineux au gouvernement français, et en envoyant à sa place M. de Markof. diplomate f irmé dans le cabinet de Catherine II, et plus récemment initié à la politique du nouveau maître.
Duroc reçut d'Alexandre un accueil plus semblable à. l'empressement d'un ami qu'à la dignité bienveillante d'un souverain. Le jeune empereur voulut être son propre négociateur avec Duroc.
« J'admire, lui dit-il, le jeune héros que la victoire a donné pour maître à la France. Il raffermit tout l'ordre social en Europe, en rétablissant l'autorité dans votre pays. Je lui concède volontiers tout ce qu'il a conquis, mi me î'Égypte, bien que cette conqufte rapproche trop la France de Constantinople et affaiblisse trop l'empire ottoman, encore nécessaire à l'équilibre du monde. Je renonce à l'île de Malte, et à l'idée surannée de reconstituer sous ma protection une institution morte avec la superstition qui l'avait fait naître. Je lui livre, sans contradiction mfme, le Piémont, pourvu que l'on indemnise mon vieux allié, le roi de Sardaigne.
» Quant à. l'Angleterre, je suis aussi intéressé que
vous à ne pas lui livrer la liberté des mers, seule garantie de mon immense commerce avec elle et avec les puissances maritimes. Je m'entendrai volontiers avec vous pour la contenir ou la refréner.
» Je m'intéresse peu à l'Allemagne, qui a déserté la première sa propre cause, ou par son égoïsme dans les négociations comme la Prusse, ou par sa mollesse sur les champs de bataille comme l'Autriche à Zurich.
« Que ces puissances subissent les conséquences fatales de leur perfidie ou de leur lâcheté, je ne ferai pas la guerre pour leur gloire. Traitez avec elles comme vous voudrez.
» Seulement dites au premier consul do ménager les apparences, de limiter ses conquêtes aux traités qu'il a faits ou qu'il fera, et de ne pas fournir à l'Europe ou à mes propres ministres des prétextes de déclamer sur son insatiable ambition de gloire, et de m'entraîner malgré moi à me trouver en face de lui comme protecteur né des faibles et des opprimés. •
On retrouve, dans ce premier entretien confidentiel du jeune Alexandre avec le messager de Bonaparte, toute la complaisance, toute la mollesse, toute la duplicité à la fois grecque et timide qu'il avait sucée dans le cabinet de Catherine II, son aïeule et son modèle. Sans soutien dans* son conseil et sans oracle dans sa conscience, il glissait déjà en esprit sur la pente qui devait l'entraîner à la prostration de son rang à Tilsitt et à Erfurt. Un prince qui commence par la dissimulation finit presque toujours par la complicité avec celui qu'il flatte.
Cette attitude était-elle celle d'un jeune prince abrité par les mers, par la distance, par les glaces du pôle, dans la forteresse inaccessible du continent, souverain de soixante millions d'hommes, et chef d'armées aussi iné-