‹ Histoire de la RussieChapitre 199 sur 269 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

puisables que son sol ? L'histoire à distance ne le pensera pas. L'adulation au vainqueur de l'Allemagne, au conquérant de l'Italie, à l'envahisseur de l'Égypte, à l'ennemi de l'Angleterre, convenait à. tout le monde, excepté à un empereur de Russie.

La Russie était, par son âge et par la nécessité de consolider et d'agrandir son unité naissante, non-seulement une monarchie, mais un despotisme. L'unité et le prestige du pouvoir unique sont la condition temporaire des peuples à peine sortis de la barbarie. A ce titre, un empereur de Russie était, par politique comme par nature, l'allié des monarchies et des aristocraties européennes contre les mouvements des peuples, ou contre les détrônements des familles royales par les prétoriens ambitieux de la révolution française, qui tendaient déjà la main vers toutes les couronnes. De plus, la question de la domination universelle par le chef que l'armée avait couronné en France, était déjà posée devant l'Europe.

Dans celte lutte ouverte entre un homme de la race de César ou de Marius et les nationalités, l'Autriche, l'Allemagne méridionale, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, la Prusse, le Hanovre, l'Allemagne du Nord, avaient été déjà ou vaincus, ou partagés, ou désarmés. L'Angleterre seule résistait, ou plutôt les vagues qui l'entouraient résistaient pour elle. Le monde entier cherchait un protecteur encore debout, pour appuyer et grouper les résistances. Ce protecteur naturel, ce seul antagoniste possible du César français, c'était le tsar, l'Arminius de la Scythie et de la haute Germanie.

Ses armées, qui n'avaient apparu qu'une fois sur le champ de bataille sous la conduite de Souvarof, avaient seules subi sans fléchir le choc des troupes françaises à la bataille de la Trébia. Seules, elles avaient balayé un moment l'Italie de ses envahisseurs, en leur enlevant le prestige et la renommée d'invincibles qui s'attachaient à leurs armes comme à celles des anciens Romains. Seules, elles pouvaient par leur nombre, par leur jeunesse, par leur énergie encore sauvage, se mesurer à chances égales avec la France, et dire au débordement de l'Europe occidentale: « Tu ii iras pas plus loin, » ou : « Tu recuiras infime au delà du Rhin. » Dans ce défi à Bonaparte, dans cette croisade du Nord pour l'indépendance des Etats et pour la sécurité des princes, la Russie armée était sûre d'avoir pour elle d'abord secrètement, puis ouvertement l'Autriche, la Prusse, la Saxe, la Suède, le Danemark, l'Espagne, le royaume de Naples, la maison de Sardaigne, l'Angleterre, la Hollande, ou menacées ou envahies, ou ébréchées ou conquises, et jusqu'à la Turquie elle-même, que l'invasion outrageuse et impolitique de l'Egypte venait d'arracher forcément à la vieille alliance française, et de jeter contre nature dans les bras de l'Angleterre et de la Russie.

D'un côté l'indépendance des peuples du Nord, de l'autre le protectorat des races régnantes, faisaient de l'empereur de Russ e la personnification vivante du principe conservateur du monde. L'Agamemnon des peuples et l'A gamemnon des rois se confondaient en lui dans un seul homme. Vainqueur, il rasseyait l'Europe sur ses bases ébranlées, et restait, pendant tout un règne qui promettait dYtre long, l'arbitre sans contestation de l'Occident et le maître sans opposition de l'Orient, que nul alors ne songerait à lui disputer pour prix de ses services en Occident. Vaincu, il rentrait sans péril dans

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