‹ Histoire de la RussieChapitre 200 sur 269 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

ses frontières infranchissables, si ce n'est à la démence , et il en ressortait avec des armées inépuisables, avec des alliés toujours prêts à se relever à sa voix, et avec les subsides et les flottes de l'Angleterre , qui ne pouvait sans lui ni guerre ni paix.

Jamais, depuis Mithridate en Asie Mineure, un pareil rôle ne s'était offert dans le monde à un jeune prince et à un jeune peuple. Mais Mithridate n'avait qu'une presqu'île entre la mer Noire et la Méditerranée, et Carthage n'existait plus quand il défendait l'Asie contre les Romains. Le Mithridate scythe avait l'espace de la mer Noire à la Vistule, de la Baltique à l'Adriatique, soixante millions de sujets dans son empire, quarante millions d'alliés en Germanie, et une Angleterre, mille fois plus puissante et plus opulente que Carthage, pour harceler sur toutes les mers le chef et le peuple qu'il frapperait au cœur sur le continent. Une grande idée, une grande action, un grand rôle, une grande puissance même dans la défaite, et, sans dire plus, une grande dignité morale dans l'histoire, étaient pour l'empereur Alexandre le résultat d'une telle politique et d'une telle attitude. Roi, il jouait le rôle des rois; chef d'un peuple nouveau qui avait sa réputation à faire, il le couvrait d'une grande gloire. Cinquième héritier d'une dynastie récente, il faisait de cette dynastie l'inébranlable appui ou l'inviolable refuge du principe monarchique, vieilli dans l'Occident, rajeuni sous ses auspices dans le Nord.

Certes, tout homme d'État à longue vue et à pensée magnanime aurait eu, à la place du jeune tsar de Russie, l'inspiration de cette politique montant du cœur comme* de l'esprit. Le sentiment de sa faiblesse ne pouvait pas faire hésiter un instant le nouvel empereur; car, depuis un siècle seulement, la Russie avait pris un accroissement gigantesque. Victorieuse de Charles XII, ce BonaœuvR. compl. — xxxi. 26

parte du Nord, à Pultawa ; rivale du grand Frédéric, dont elle avait balancé le génie et partagé les dépouilles en Pologne ; conquérante de la Pologne, de la Crimée, de la Tartarie, de la Bessarabie, des bouches du Danabe, de la Valachie et de la Moldavie ; médiatrice en i 798 de l'Autriche et de la Bavière; protectrice de l'Allemagne, de l'Italie et de la Hollande par l'épée de Souvarof en 1799 ; avançant toujours, ne reculant jamais, et n'ayant encore paru que pour vaincre au delà du Danube et des Alpes, tout lui était possible comme puissance militaire, tout lui était permis comme prestige sur l'imagination des peuples : quelque chose du mystère et de la Fable s'attachait à son nom. Elle avait l'atmosphère de l'inconnu et la fortune de la jeunesse. Le nom de Souvarof était le seul qui eût imposé dans les chaumières de la France une sorte de terreur imaginaire au peuple français.

Le génie ne manqua pas moins que l'audace au nouvel empereur de Russie pour concevoir et pour adopter, dès le premier jour, ce grand rôle que la destinée ne réservait que tardivement et comme malgré lui à son âge mûr. Panin était trop usé par les intrigues de la vieille diplomatie pour conseiller avec autorité un parti franc et héroïque ; les jeunes gens ou chimériques ou corrompus qui entouraient Alexandre cherchaient, dans des habiletés grecques de négociations, ou dans les jactances d'un orgueil moscovite, ou dans des ambiguïtés d'attitude, une grandeur qu'ils étaient incapables de trouver directement dans leur âme. Ils berçaient Alexandre

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