LIVRE HUITIÈME
sur une mer de rêves politiques, et l'enivraient, dans une laborieuse inaction, de sa propre immensité. II y avait plus de vanité que de gloire dans leurs plans.
L'un, le prince Adam Czartorisky, Polonais de la race des Jagcllons, adopté par les Russes et élevé au palais des conquérants de sa patrie, dans la plus intime familiarité du fils de Paul I", était l'ami le plus fraternel et le plus vertueux d'Alexandre, dont il devait être bientôt le ministre. Mais, quelles que fussent la noblesse et la pureté de sentiments du jeune Polonais dépaysé, il n'était pas né Russe. Rien n'est plus funeste aux empires ou aux républiques que ces étrangers mal naturalisés encore par la conquête ou par la faveur dans une nation, introduits dans les conseils des princes. En servant leur nouvelle patrie, ils songent naturellement avant tout à servir la première. La politique d'émigré est toujours une politique de chimères. Le regret de la patrie et la passion de la recouvrer entraînent à des rêves qui font quelquefois oublier le bon sens aux hommes d'État. Les rêves généreux mais impraticables du prince Adam Czartorisky devaient être de cette nature. Nous l'avons vu et nous le voyons, dans ses jours avancés, les poursuivre généreusement avec le même patriotisme et avec les mêmes illusions dans d'autres exils.
D'une descendance royale dans son pays, fils d'un de ces Czartorisky qui auraient pu aspirer au trône sous Catherine, et qui avaient préféré se faire les patrons de Poniatowski, leur neveu par les femmes et le favori couronné de la Russie, Adam Czartorisky, neveu du roi à son tour et ami du tout-puissant autocrate russe, pouvait prétendre à un trêne restauré pour lui ou pour sa famille. Il avait fait jurer souvent à son ami Alexandre, avant son avènement, qu'il reconstituerait une Pologne en expiation du partage dont son aïeule Catherine lui
léguait le remords, qu'il arracherait à la Prusse et à l'Autriche les lambeaux de sa patrie usurpée; qu'il y rétablirait un roi national, vassal, par la reconnaissance, des Russes. 11 lui promettait sans doute de ce royaume, de ce peuple et de ce roi, une stabilité, une fidélité, une constance dans ses institutions et dans ses sentiments trop souvent démenties par la nature et par l'histoire; mais si l'idée était aventureuse, elle était au moins patriotique chez Czartorisky, magnanime chez Alexandre. Malheureusement, elle était incompatible avec le rôle d'antagoniste des Français et de patron de l'Allemagne , seule idée mère d'une véritable politique russe à cette époque; car, pour reconstituer la Pologne démembrée depuis tant d'années, il fallait arracher à la Prusse près d'un tiers de son territoire, à la Saxe d'importantes adjonctions, à l'Autriche cinq millions de sujets incorporés à l'empire d'Allemagne ; c'est-à-dire qu'il fallait commencer par faire la guerre à ces grandes puissances germaniques qu'on voulait raffermir et rallier autour de la Russie, et affaiblir ainsi du côté du nord cette Allemagne déjà trop démantelée par la France.
Les conseils noblement intéressés du prince Adam Czartorisky à son ami monté sur le trône étaient donc au fond l'utopie de l'émigration polonaise , la guerre à la Prusse, la guerre à la Saxe, l'énervation de l'Allemagne déjà trop énervée par ses défaites, au profit d'une Pologne reconstituée et d'une France sans rivalité sur le continent. Alexandre et son conseiller intime n'avaient pas assez d'expérience pour comprendre l'inanité et le contre-sens de leurs spéculations. On ne rend pas à volonté une patrie à un peuple de vingt-six millions d'hommes; la nationalité ne se mendie pas, elle se conquiert. Les Polonais n'avaient su qu'honorer leur malheur par leur héroïsme individuel. Mais leur anarchie