LIVRE HUITIÈME
le même esprit de large concession à la France et de déférence à la Russie.
L'Angleterre et la France négociaient déjà, en ce moment, une paix de lassitude sur la base de la conservation des conquîtes faites par les deux nations depuis la longue guerre entre elles. Les colonies formaient le nœud le plus difficile à dénouer de cette négociation. L'Angleterre et le premier consul Bonaparte reçurent et discutèrent, avec une complaisance plus feinte que réelle, les propositions des jeunes diplomates d'Alexandre. Les deux puissances avaient un intérêt égal à capter la bienveillance d'un prince maître de tant de millions d'hommes, et qui pouvait porter, dans un des bassins de la balance, le tiers du continent européen.
Mais, pendant ces entremises, plus ou moins écoutées, de la cour de Russie, la guerre venait d'enlever le principal obsiacle à la paix par la capitulation de l'armée française en Égypte. La conquête de l'Egypte, quoi qu'en disent les historiens irréfléchis qui s'obstinent à découvrir du génie jusque dans les rêves de Napoléon, n'avait jamais été pour lui qu'une candidature lointaine de la gloire et de l'empire. Il avait trop de génie et de bon sens en réalité pour croire à la possibilité, pour la France, de fonder un empire colonial durable au delà de la Méditerranée, en présence d'une marine anglaise dominatrice absolue des mers. Conquérir était facile; conserver, impossible.
L'incendie de la flotte à Aboukir, le lendemain du débarquement en Égypte, emprisonnait, dès le premier jour, les Français dans leur couquête. Que pouvait être une armée sans renfort, à sept cents lieues de son recrutement? Que pouvait devenir une colonie sans communication avec la mère patrie? L'armée devait tarir, la colonie regorger d'inutiles produits, ou périr d'inanition,
faute de commerce. Bonaparte l'avait si bien compris, qu'il avait déserté le premier sa conquête. Ses tentatives pour envoyer des renforts ou même des ordres à son armée avaient échoué devant les croisières anglaises; ses généraux s'étaient découragés ou divisés en factions contraires; le fanatisme d'un musulman patriote avait assassiné Kléber; les Anglais, débarqués impunément en Égypte, avaient bloqué le Caire et Alexandrie. Menou et Belliard avaient capitulé, heureux d'obtenir pour toute condition, après tant de vaine gloire, les honneurs de la guerre et le transport gratuit de leurs trente mille soldats en France sur des vaisseaux anglais.
Bonaparte, satisfait d'avoir rapporté de l'Orient une auréole de perspective et un nom grossi par les échos des Pyramides, avait peu regretté l'événement qui le dispensait d'évacuer diplomatiquement une colonie impossible à conserver, plus impossible à administrer sans marine. Il avait signé la paix d'Amiens, pour faire goûter à la France, au moins pendant quelques années, les délices du repos et les bénéfices du commerce sous sa main, comme il lui avait fait savourer l'ivresse de la gloire (mars 1802).
Il ne tarda pas à signer également la paix, déjà rétablie de fait avec Alexandre, sur les bases posées à Pétersbourg par les jeunes diplomates russes. L'Égypte perdue d'elle-même avait tout simplifié. L'Allemagne sacrifiée par la Russie, et l'Angleterre satisfaite, facilitaient les stipulations secondaires. L'empereur Alexandre n'exigea, pour l'honneur de son nom, que de vagues promesses d'inviolabilité pour la cour de Naples, d'indemnité pour la cour de Sardaigne, et de compensation au grand-duc de Wurtemberg, dont son père, Paul I,r, avait épousé la fille.
Le premier consul, qui prodiguait en ce moment la