LIVRE HUITIÈME
l'Angleterre pour lui proposer de garder en dépôt le Hanovre, possession personnelle du roi d'Angleterre en Allemagne, et avec la France, pour lui proposer de garder le Hanovre aux Français.
L'empereur Alexandre, tout occupé alors des progrès intérieurs de l'empire et de l'organisation d'un fort conseil de gouvernement, présidé par M. de Woronsof, secondé des Czartorisky, des Novolitzof, des Soltikof, s'émut péniblement du nouveau conflit qui rappelait son attention au dehors. 11 se crut assez fort pour offrir une médiation impérieuse à l'Angleterre et à la France ; il parla un langage qui déplut au premier consul. Tout en affectant d'écouter avec déférence cette offre de médiation importune, Napoléon écarta les recommandations que lui adressait Alexandre en faveur du Hanovre et du royaume de Naples, et fit occuper le Hanovre, Ancône et la Calabre par ses troupes. L'armée hanovrienne capitula, et livra le pays aux Français (3 juin).
La cour de Pétersbourg s'indigna d'un tel mépris de son patronage et de ses recommandations. Alexandre pressa le roi de Prusse, le plus menacé par l'occupation du Hanovre, de s'unir plus intimement à la Russie pour prémunir le Nord, par une neutralité armée, contre les violences de la politique consulaire. Le roi de Prusse décline timidement cette ligue, et poursuit avec le premier consul une négociation ambiguë, dont le prix honteux pour lui sera le Hanovre, dépouille de l'Angleterre son alliée. Le résultat de cette négociation fut un traité de garantie mutuelle entre la Prusse et la France, mais un traité auquel la Prusse, toujours équivoque, même dans ses hardiesses, refusait de donner le nom d'alliance. Cette réserve, qui laissait quelque espoir à la Russie, offensait l'orgueil du premier consul, qui voulait se créer un parti franc et une complicité tout entière d'intérêt et
d'ambition en Allemagne. L'expérience ne lui avait pas encore appris que le cabinet de Berlin n'était jamais ami, ennemi ou complice qu'à demi, et que les disciples de Frédéric II ne faisaient d'alliance qu'avec la fortune.
Mais un événement sinistre, plus semblable à un forfait des républiques italiennes du moyen âge qu'à un coup d'État en pleine civilisation, l'enlèvement sur un territoire allemand, le jugement sur ordre et l'assassinat militaire du duc d'Enghien venaient de jeter tout à coup la lueur sanglante d'une fusillade nocturne sur tous les cabinets de l'Europe. Les historiens qui ont des indulgences pour le génie et des excuses pour la force essayent vainement, depuis tant d'années, d'apitoyer la conscience publique sur le meurtrier en inculpant la victime. Ils mentent, et leur mensonge est d'autant plus lâche qu'ils mentent contre le cadavre d'un innocent.
Le duc d'Enghien ne conspirait point contre la vie du premier consul ; il avait au contraire, pour le chef de la France, l'enthousiasme de la jeunesse pour la gloire, et d'un soldat pour un guerrier. Retiré à Ettenheim dans un loisir charmé par un noble amour, il attendait que la guerre déclarée et loyale lui rouvrît la carrière des combats. Il n'avait aucune intelligence avec les assassins politiques qui employaient à Paris, contre la vie du consul, les armes honteuses des complots civils et de l'assassinat anonyme. Son meurtre sous ce prétexte ne fut pas seulement un meurtre, mais une calomnie du sang répandu (21 mars 1804).
Ce meurtre, inexpliqué encore depuis tant d'années