‹ Histoire de la RussieChapitre 208 sur 269 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

où tant de complices se sont rejeté l'un à l'autre ce cadavre, fut-il une préméditation perverse? un gage donné à la révolution ombrageuse? une complicité froide dans le régicide, pour rassurer les régicides en se teignant d'une goutte du même sang? Fut-il la précipitation d'une vengeance qui se trompe de victime, et qui croit frapper un ennemi en frappant un admirateur? Nous penchons, après un mûr examen, pour cette dernière opinion. Ce fut un accès de colère qui ne se donna pas le temps de la réflexion, de peur de se donner le temps du repentir; un coup de poignard les yeux fermés, au risque de tuer au hasard innocent ou coupable ; une fureur d'Oreste dans le cabinet d'un ambitieux.

Un cri d'horreur involontaire s'éleva, à la nouvelle de ce meurtre, de toutes les cours comme de toutes les consciences de l'Europe : la politique, même la plus timorée, fut impuissante à le contenir. Les consciences sont comme la justice divine : quand elles éclatent, il n'y a pas de considération humaine qui puisse leur résister; le silence même leur prête une signification plus accusatrice que la parole. La cour de Berlin, soulevée d'indignation, s'écarta du ministre de France, M. de Laforesl. comme d'un homme qui portait la contagion d'un crime. « Il ne faut plus penser à l'alliance, répondit tristement M. de Hau^witz à l'ambassadeur français : l'événement sinistre qui vient de s'accomplir à Vincennes a des contre-coups que ni vous ni moi ne pouvons désormais empêcher. »

Le roi de Prusse, honteux de sa longue intelligence

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avec l'homme que l'Europe entière répudiait, se rejeta vers la Russie. Alexandre, pour signifier à la Russie et au monde la répulsion que lui inspirait le meurtre et le meurtrier, fit prendre le deuil à sa famille et à sa cour une heure après l'arrivée de la dépêche qui avait apporté l'événement de Vincennes à Péler.-bourg. 11 passa le front morne devant l'ambassadeur de France, le général Hédouville, sans lever les yeux et sans proférer une parole. 11 semblait rougir pour la France, et promettre une vengeance à l'Allemagne. Il fit adresser par le prince Czartorisky, son ministre des affaires étrangères pendant une maladie du comte Woronsof, une note à la diète germanique pour l'engager à prolester contre la violation de l'État de Bade, et une note au cabinet des Tuileries, témoignant le même ressentiment de cet outrage à l'indépendance des territoires. Il signa, le 24 mai suivant, une alliance offensive et défensive avec le roi de Prusse, et les deux cours s'engageaient par ce traité à surveiller et à refréner désormais en commun les empiétements de la France en Allemagne.

Ce traité, où tout était prévu pour une guerre prochaine, fui le nœud de la troisième coalition contre la France. Le cadavre du duc d'Enghien fut le véritable gage de guerre jeté par Bonaparte et accepté par l'Europe. Mille morts sortirent de ce tombeau.

L'Autriche seule, plus résignée quoique plus intéressée à venger le territoire de Bade placé sous sa protection, n'osa ni se plaindre ni s'attrister, de peur d'offenser un ennemi trop impatient du moindre murmure. Son ambassadeur, le comte de Cobentzel, poussa la complaisance jusqu'à fournir lui-même des excuses ou des atténuations de l'attentat. Il renouvela ses expressions de zèle à tout prix pour le maintien de la paix entre l'Allemagne et la France.

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