LIVRE HUITIÈME
Le premier consul, rassuré par la prostration de la cour de Vienne, répondit avec une ironie sanglante à la note de l'empereur Alexandre : « Si les assassins de votre père s'étaient trouvés rassemblés à portée de votre main sur vos frontières, auriez-vous hésité à violer une limite pour les arrêter? • Cette allusion à la complicité passive d'Alexandre dans le meurtre de son père était la réplique du meurtre au parricide. On s'étonne qu'un prince qui a reçu au cœur un pareil outrage serre jamais la main de l'homme qui lui a infligé une telle rougeur au front.
Tout se borna pour le moment en Prusse, en Autriche, en Russie, à une indignation sourde, amortie par la politique. Bonaparte, prêt à se faire proclamer empereur et à rétablir la monarchie sous une dynastie de son nom, n'en reçut pas moins de toutes ces cours l'assurance qu'on reconnaîtrait avec empressement son titre impérial. Les rois fléchirent aussi bas que les républicains corrompus du nouveau sénat de la France. Le pape Pie VII, effrayé par ces menaces, caressé par des flattories, vaincu par des promesses de restitution des légations de Bologne et d'Ancône, était venu sacrer le soldat parvenu de la république et de la philosophie, à la charge, comme Clovis, de brûler ce qu'il avait adoré, et d'adorer ce qu'il avait brûlé.
La panique de la liberté avait saisi la France, la panique des victoires de la France avait saisi l'Europe. On laissait tout oser et tout faire au dictateur qui avait mesuré la complaisance des prétoriens, la versatilité du
peuple, la terreur des cours. Il ne restait plus de la révolution française qu'un César, qui ne devait pas même trouver un Caton ou un Brutus.
L'empereur Alexandre, ébranlé déjà par la subjectîon générale du continent devant le nouvel empereur des Français, commençait à se repentir de son noble soulèvement de conscience devant l'heureux meurtrier du duc d'Engbien. Il rêvait de nouveau, sous le nom de médiation, une attitude qui ne serait ni la paix ni la guerre, mais une balance tenue par ses mains entre la guerre et la paix. L'indépendance de l'Italie, une nouvelle constitution de l'Allemagne affranchie, une recon stitution intéressée de la Pologne, dont les lambeaux arrachés à la Prusse et à l'Autriche seraient recousus et replacés sous le protectorat russe, enfin un nouveau droit maritime imposé à l'Angleterre elle-même en faveur de la liberté des mers, étaient les bases de ce remaniement du monde, auquel l'inexpérience des jeunes ministres d'Alexandre se flattait de faire acquiescer même le vainqueur de l'Italie et de l'Allemagne. Les trois ministres nouveaux qui avaient succédé à Panin et à Woronsof, Czartorisky, Novolitzof, Soltikof, et quelques aventuriers chimériques qui colportaient des plans dans les cours novices, nourrissaient l'imagination généreuse d'Alexandre de ces utopies.
Elles s'évaporèrent, à Londres et à Paris, comme des songes dorés au grand jour. M. Pitt, rentré avant de mourir au ministère, les écouta et les éluda, en paraissant les adopter, pour intéresser au moins l'amour-