LIVRE HUITIÈME
propre de l'empereur de Russie à la grande ligue qu'il renouait contre la France. La reconstitution de la Pologne fut néanmoins prudemment ajournée par ce grand ministre, comme un sacrifice qu'on ne pouvait demander à la Prusse sans l'aliéner, à l'Autriche sans l'humilier. La Prusse, en effet, pressentant le sacrifice qu'on se proposait de lui demander, refusa obstinément d'entrer dans ces plans et de prêter ses armes à la Russie. Suspendue entre les deux traités contradictoires qu'elle avait signés récemment, l'un avec Napoléon, l'autre avec Alexandre , elle ne voulait passer à l'exécution ni avec l'un ni avec l'autre. Son attitude était la honte des rois et des cabinets.
Les négociateurs d'Alexandre, plus heureux à Vienne, avaient, en écartant la question de Pologne, signé avec la cour d'Autriche , le 4 novembre 1804, une convention secrète par laquelle les deux États se promettaient un concours armé contre les empiétements éventuels de Napoléon sur l'indépendance des cours et des nations.
Lord Gower, envoyé par M. Pitt à Pétersbourg, y discuta et y fit adopter les principes d'une coalition active entre la Russie, la Prusse, l'Angleterre, la Suède, le Hanovre, le royaume de Naples. Les contingents de troupes à fournir par chaque puissance furent fixés à quatre cent mille hommes. Le gouvernement britannique soldait la ligue au taux de trente-deux millions de francs par cent mille combattants. On supposait l'accession encore refusée de la Prusse; mais, dans le cas du refus persévérant de cette cour, l'empereur de Russie franchirait l'obstacle, et considérerait la Prusse neutre comme une ennemie. On ne devait démasquer la ligue armée qu'après avoir sondé Napoléon lui-même sur ses dispositions à accepter ou à refuser le plan de médiation conçu par le prince Czartorisky et par Alexandre.
Pendant ces négociations. Napoléon, encore sans soupçon précis, invitait la Prusse à se liguer indissolublement avec lui, complétait sa flottille de bateaux plats aussi chimérique que les imaginations du cabinet russe, constituait une monarchie italienne à Milan, appendice de la grande monarchie impériale en France, et réunissait, par des décrets aussi arbitraires que des victoires, Gênes, Lucques, la Toscane, à l'empire français. L'Autriche armait; et ses armements, expliqués par les réunions de nouveaux territoires à la France en Italie, provoquaient à Vienne, à Pétersbourg, à Paris, des récriminations, préludes d'une guerre inévitable (mars 1805).
« Je surprendrai le monde par la grandeur et par la promptitude de mes coups, ■ dit Napoléon en arrivant à Paris de son couronnement «à Milan. Peu de jours après, il passait en revue, sous prétexte de les préparer à l'embarquement, les cent cinquante mille hommes aguerris et impatients de son camp de Boulogne.
« L'Angleterre a vécu! s'écriait -il le soir de cette revue, si la fortune nous accorde seulement douze heures de brume pour traverser ce bras de mer! • Il attendait à Cadix les flottes combinées de la France et de l'Espagne pour balayer, ne fut-ce qu'un jour, la Manche des escadres anglaises qui surveillaient ses bateaux plats, et qui les auraient coulés bas sous leur masse autant que sous leur feu.
L'amiral Villeneuve, chargé de lui amener à tout prix cette flotte, trompa son attente, laissa passer l'heure, céda aux vents et aux obstacles, retourna à Cadix, au