‹ Histoire de la RussieChapitre 211 sur 269 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

lieu de débloquer Brest. La tentative de descente en Angleterre, chimérique avant l'application de la vapeur à la navigation, exécutable peut-être aujourd'hui, fut emportée par les vents qui avaient soufflé contre Villeneuve.

Napoléon cependant espérait encore, contre toute espérance. Mais déjà il retournait ses pensées vers l'Allemagne. « Ma résolution est prise I écrivait-il à M. de Talleyrand, son ministre des affaires étrangères. Si ma flotte paraît dans la Manche, je vais couper à Londres le nœud de toutes les coalitions. Si mes amiraux manquent de caractère ou de bonheur, je lève mes camps de l'Océan, j'entre avec deux cent mille hommes en Allemagne, je frappe les Autrichiens et les Russes avant leur jonction, je marche sur Vienne, j'y dicte la paix, j'arrache Venise et tout ce qu'elle conserve encore d'Italie à l'Autriche, je chasse de Naples les barbares, je reviens sur l'Océan, j'y impose à l'Angleterre la paix maritime I •

A l'exception de la conquête ou de l'humiliation, tout allait se réaliser dans ces paroles. La fortune, le génie, la colère, ces trois divinités de Napoléon, secondaient en ce moment sa destinée. Sa marche en six colonnes sur le Rhin, son passage du fleuve, sa concentration de forces entre Ulm et Munich pour y interposer son armée entre les Russes et les Autrichiens, la capitulation de Mêlas et de ses trente mille hommes dans Llm, l'anéantissement de quatre-vingt mille hommes en dix jours dans les murs ou hors des murs de cette forteresse, sa marche rapide sur Vienne découverte, la promptitude, la fascination, le prodige de ses manœuvres, n'avaient pas découragé les Russes, pleins du souvenir de Souvarof, et s'avaneant par la Gallicie au secours de leur allié à demi vaincu.

Pendant qu'ils s'approchaient du Danube pour le passer à Krems et pour faire leur jonction avec l'armée de réserve de l'archiduc Charles, Alexandre, quittant un

moment son armée, accourait à Berlin pour sommer, au nom du péril commun, de la gloire et de l'amitié, Frédéric-Guillaume III de sortir enfin de son inaction et d'unir ses armées à celles des vengeurs de l'Allemagne.

Ce prince, plus indécis par ambition que par faiblesse, avait d'abord prêté l'oreille, plus qu'il ne convenait à sa dignité de roi et à la probité de sa politique, à l'offre du Hanovre réitérée par Napoléon. Quelques jours plus tard, il s'élait justement irrité de la violation sans excuse de sa souveraineté par le corps du maréchal Bernadotte traversant le territoire d'Anspach pour arriver plus rapidement à Llm. Enfin, tournant de nouveau sa colère contre la Russie, qui faisait approcher quatre-vingt mille hommes de sa frontière en Pologne, pour violer, à son tour, sa neutralité funeste à l'Allemagne, il avait levé cent mille Prussiens, et confié au vieux duc de Brunswick, vétéran de 171)1, le soin de défendre la frontière de Prusse contre les Russes, ou de venger son territoire violé par les Français.

L'arrivée inattendue d'Alexandre à Berlin embarrassa Frédéric-Guillaume, aussi équivoque dans ses amitiés que dans ses haines. Mais l'émotion de l'opinion allemande, humiliée de la décadence du nom germanique, l'ardeur de l'armée pour se mesurer avec les Français, l'indignation de la reine de Prusse contre le meurtrier du duc d'Enghien, la confiance juvénile de cette belle princesse pour un souverain qui commandait à tant de millions d'hommes, qui avait des Souvarofs pour lui enseigner la guerre, et qui tendait de si loin son épée à la cause des rois; enfin les séductions de caractère et de parole d'Alexandre, plus négociateur encore que soldat, et promettant de son côté le Hanovre, plus légitimement acquis en retour d'une coopération active, entraînèrent le roi. Mais jusque dans son entraînement il conserva en-

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