LIVRE PREMIER
Le peuple, convaincu que l'incendie est un avertissement céleste qui commande aux Russes de purger le palais de ses vices, se soulève et massacre l'aïeul et les oncles d'Ivan. Un moine, nommé Sylvestre, apostrophe Ivan lui-même et lui reproche ses faiblesses. Ivan se convertit, verse des larmes, imite les vertus de sa femme Anastasie, ressaisit le pouvoir, refoule le peuple, immole et assujettit les ambitieux boyards. Son règne se régularise et s'adoucit sous l'inspiration de Sylvestre.
Une assemblée des plus sages boyards de l'empire convoqués au Kremlin, en 1550, réforme les lois politiques, le code civil, le clergé, et appelle en Russie les étrangers capables d'éclairer le peuple par les sciences et les arts. Ivan conquiert, en 1552, sur les Tartares, l'opulente ville do Kazan, cette Samarkande du Volga, capitale d'une autre Mongolie ; son retour à Moscou est un triomphe de trois cents lieues. Sa femme Anastasie l'attend aux portes de la ville portant dans ses bras le fils qu'elle lui a donné pendant son absence. La campagne suivante lui soumet -le royaume d'Astrakan, la Circassie, les Tartares Noghaïs ; les Sibériens reconnaissent la suzeraineté russe; la Livonie, la Suède, la Finlande, sont envahies par ses armées. Ivan IV substitue la solde en argent aux fiefs en terre dont les tsars jusqu'à lui payaient les services militaires de leurs boyards. La Livonie vaincue est arrachée à Tordre Teutonique et annexée à l'empire des tsars; la Crimée envahie subit ses conditions et ses tributs. La mort précoce d'Anas-
tasie enlève à la fois à Ivan IV sa fortune et sa vertu (1,560).
Son désespoir l'endurcit et fait un tyran du plus héroïque et du plus généreux des princes. Il emprisonne le moine Sylvestre dans un monastère et son ministre Adascheff à Dorpat. Ce Germanicus devient eu peu d'années le Néron de la Russie ; ses débauches, ses meurtres, ses ivresses de sang, attestent de quels délires la tyrannie est capable et quelle servitude les courtisars peuvent supporter. Le souvenir des chastes délices qu'il a goûtées dans sa première union avec une femme vertueuse lui fait prendre pour seconde épouse une princesse circassienne d'ui.e beauté célèbre dans sa nation ; il l'achète à sa famille, la fait élever à Moscou et la place sur le trône. La nature sauvage et féroce de la Circassienne irrite au lieu de tempérer sa soif de sang. II se dégoûte de cette femme et se passionne pour la veuve d'un de ses frères , la princesse Julienne , religieuse dans le monastère du Kremlin.
Tout à coup il disparaît de Moscou sans qu'on sache le lieu de sa retraite, et, semblable à Tibère écrivant au sénat de Rome pour lui dénoncer ses ennemis, il écrit aux habitants de Moscou pour leur désigner les boyards traîtres à la Russie. Il les menace de déposer la couronne s'ils hésitent à le venger. Les lâches chefs de la capitale, craignant un piège, se rendent au lieu de sa retraite pour le supplier de les tyranniser encore. Ils lui promettent à ce prix tout le sang qu'il voudra faire couler. Il revient à Moscou précédé de soldats, de prêtres et de bourreaux. Le peuple simule la joie pour cacher la terreur. Le portrait d'Ivan par les annalistes témoins de son entrée à Moscou rappelle l'insensé sous le tyran.