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LIVRE PREMIER

« Il était de haute taille, disent-ils, les épaules fortes, les bras énormes, la poitrine large, des cheveux flottants, de longues moustaehes, le nez aquilin, les yeux fauves, pleins d'éclairs errants, assombris quelquefois comme sous des nuages; un reste de beauté dans la physionomie altérée par l'empreinte des vices, si livide qu'à peine ses sujets pouvaient le reconnaître ; une sombre férocité se révélait dans l'expression de ses traits déformés ; il avait le regard éteint, il était chauve au sommet de la tète, il ne lui restait plus que quelques poils de barbe ; il semblait avoir été consumé par un feu intérieur. »

Il demanda pour sa sûreté une garde particulière, indépendante des troupes fournies par les boyards ; il déclara presque toutes les grandes villes de l'empire, Moscou et ses dépendances, propriété personnelle du tsar; il se choisit mille satellites parmi les fils de boyards, à qui il distribuait, pour prix de leur dévouement, les fiefs enlevés à ses ennemis supposés; il s'attribua à lui et à ses gardes tous les quartiers de Moscou voisins du Kremlin, d'où il relégua les princes et les boyards loin de la forteresse dans des rues écartées ; il se fit construire une forteresse pour palais.

Le lendemain les supplices commencèrent. La première victime fut le célèbre voïevode, prince Alexandre Gorbati-Schouisky, descendant de saint Wladimir, de Vsevolod le Grand et des anciens princes de Souzdal. Cet homme, animé d'un égal amour de la religion et de la patrie, qui avait puissamment contribué à la conquête du royaume de Kazan, fut condamné à mort ainsi que son fils Pierre, jeune homme de dix-sept ans. Us se rendirent tous deux au lieu du supplice avec calme et dignité, sans frayeur et se tenant par la main. Afin de

ne pas être témoin de la mort de l'auteur de ses jours, Pierre présenta le premier sa tête au glaive ; mais son père le fit reculer en disant avec émotion : « Non, mon fils, que je ne te voie pas mourir ! » Le jeune homme lui cède la place, et aussitôt la tête du prince est détachée du corps ; son fils la prend entre ses mains, la couvre de ses baisers, et, levant les yeux au ciel, il se livre de lui-même aux mains du bourreau. .Le beaufrère de Gorbati, Pierre Khovrin, Grec d'origine; le grand officier Golovin, le prince Soukhoï-Kachin, grand échanson, le prince Pierre Gorenskv, furent décapités le même jour.

D'autres princes furent empalés et chantèrent des cantiques sur le pal qui déchirait leurs entrailles. Le sang coula comme le vin dans les cours du Kremlin.

Après ces longues proscriptions , le tsar s'enferma avec six mille prétoriens dans la forteresse d' Alexandrovsky, enceinte de fossés, hérissée de canons; campé en ennemi public plutôt que régnant en prince au milieu de son peuple, il y mêlait dans sa démence la vie du cénobite à la vie du bourreau. Le tableau de cette communauté militaire et monacale, dont il s'était constitué l'abbé, est un phénomème historique qu'un pays aussi reculé que la Russie pouvait seul offrir au seizième siècle.

« Le nouveau palais avait l'apparence d'une forteresse inexpugnable. Cependant le tsar ne s'y croyait pas encore en sûreté, et, prenant en aversion le séjour de Moscou, il fixa, depuis ce moment, sa résidence la plus

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