‹ Histoire de la RussieChapitre 221 sur 269 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

caressait l'ambassadeur de France, et se montrait plus empressé qu'à Tilsitt d'accomplir même contre l'Angleterre les stipulations du traité occulte. Il éprouvait ou il affectait pour Napoléon plus d'enthousiasme qu'il ne convenait au vaincu d'en éprouver pour son vainqueur.

« Son génie est mon étoile, disait-il à Savary; j'ai plus profité en quelques jours d'entretien intime avec lui, que dans toute ma vie politique. Ses leçons sont pour moi des oracles. C'est lui qui m'a dit le premier, en parlant des Turcs à Tilsitt : « On ne peut rien faire avec ces » barbares : arrangeons-nous à leurs dépens ! »

Il témoignait une impatience fébrile d'obtenir de Napoléon, encore muet sur les stipulations secrètes de Tilsitt, l'autorisation de fondre sur les provinces ottomanes.

Napoléon suspendait trop pour la convenance d'Alexandre cette autorisation : non qu'il n'eût sacrifié la Turquie pour l'empire d'Occident dans sa pensée, mais par pudeur de livrer une capitale aussi prépondérante que Constantinople à un empereur d'Orient. La concession de Constantinople lui paraissait la reconnaissance d'une souveraineté orientale, plus prestigieuse que la souveraineté de l'Occident aux yeux de6 nations et de l'histoire. 11 suspendait donc, sous divers prétextes, le consentement promis à Tilsitt. Ces lenteurs humiliaient et offensaient Alexandre. Il avait trop concédé de son honneur pour ne pas vouloir au moins justifier promptement aux yeux de ses peuples sa nouvelle alliance, impopulaire en Russie, par l'extension de son empire en Orient.

Le grand écuyer de Napoléon, M. de Caulaincourt, moins directement compromis que le général Savary dans le meurtre du duc d'Enghien, mais dont le nom cependant avait été malheureusement mêlé à l'enlèvement des émigrés dans l'État de Bade, fut envoyé à Péters-

bourg, Napoléon, soit par bravade, soit pour montrer son ascendant sans limite sur Alexandre, semblait trois fois de suite se complaire à se faire représenter à Pétersbourg par des hommes plus ou moins entachés de service ou de complicité dans le plus sinistre événement de son règne.

La mission de M. de Caulaincourt avait pour objet de faire temporiser la Russie en ce qui concernait l'empire ottoman, de la pousser en attendant sur la Finlande, et d'obtenir de l'empereur Alexandre son consentement au moins tacite à l'usurpation complète du royaume d'Espagne et de Portugal. Pendant les derniers mois de 1807 et les premiers mois de 1808, M. de Caulaincourt réussit à amortir l'impatience d'Alexandre; mais cette impatience se changeait à la fin en aigreur et en amertume de déception. Napoléon fut contraint de proposer enfin catégoriquement le partage complet de l'empire ottoman à Alexandre. Il lui écrivit une lettre de sa main, pour lui déclarer son intention définitive de procéder à ce partage entre la France, l'Autriche et la Russie.

Alexandre, à la réception de cette lettre, crut embrasser enfin le rêve de sa vie, consentit à tout contre l'Espagne, ferma les yeux sur l'Allemagne et sur l'Angleterre, occupa la Finlande, et sollicita une seconde entrevue à Erfurt, pour stipuler, dans l'intimité et dans la discrétion d'un complot d'État contre le monde, les conditions et les délimitations de ce crime, plus vaste et plus impolitique pour la France que le crime contre la Pologne.

Mais la politique de Napoléon, comme celle des princes parvenus do la victoire au trône et qui ne sont pas sûrs du lendemain, était une politique toute viagère. La France et l'Europe, après la création d'un empire d'Orient russe, devenaient ce que l'Italie, la Gaule et l'Espagne étaient devenues après la translation de l'em-

Page 1