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LIVRE NEUVIÈME

pire romain en Orient. Napoléon, quoique parfaitement convaincu de cette déchéance future de l'Europe par les lumières diplomatiques de M. de Talleyrand, sacrifiait tout au jour. L'avenir, dont il ne serait pas responsable dans son tombeau, n'existait pas pour lui. Sa diplomatie, déplorable en ce qui concernait la Russie et l'empire ottoman, ne voyait jamais qu'un point de l'espace à la fois, une heure d'ambition, une explosion de gloire.

Malheur aux peuples qui se résument dans l'égoïsme démesuré d'un trop grand homme, surtout quand cet homme n'a pas d'aïeux et ne croit pas avoir d'enfants ! Cet homme prodigue l'avenir comme le passé à un seul intérêt-, l'intérêt de son nom. Telle a été cinq fois en dix ans la politique de Napoléon à l'égard de la Turquie. 11 a sacrifié à des complaisances russes la politique fde François 1", celle de Louis XIV et celle de la France future; politique que nous cherchons aujourd'hui à racheter au prix de notre sang.

Le mois de mai 1808 avait vu s'accomplir, à Bayonne, l'attentat le plus perfide et le plus odieux envers un peuple et une dynastie, qui ait jamais avili la grandeur d'une politique souvent criminelle, mais au moins héroïque jusque-là. Le conquérant s'était embusqué dans un piège. Deux mots suffisent pour caractériser les événements de Bayonne. Napoléon, pour occuper subrepticement l'Espagne sans motif, avait demandé le passage de ses troupes à travers l'Espagne vers le Portugal, dont il avait à se plaindre. Sous ce prétexte, ses armées, d'abord peu nombreuses, puis sans nombre, avaient

inondé le pays, surpris et occupé les places fortes, marché sur la capitale, envahi Madrid.

Interrogé avec inquiétude par la cour d'Espagne sur cette occupation inexpliquée du royaume, il avait répondu par le silence. II voulait que ce silence jetât la cour d'Espagne dans un tel doute et dans une telle anxiété, qu'elle prît enfin la résolution de fuir devant lui, de lui abandonner par une désertion spontanée le trône vide, et de se réfugier, comme la cour de Lisbonne, dans ses riches provinces d'Amérique. Mais, d'un autre côté, comme la fuite de cette malheureuse dynastie sur sa flotte en Amérique aurait démembré les provinces espagnoles américaines et la monarchie que Napoléon convoitait tout entière, il avait placé une escadre française dans le port de Cadix, pour empêcher d'une main le départ du roi qu'il poussait de l'autre, et pour retenir captive, sous prétexte de désertion, la dynastie des Bourbons fugitive.

Un hasard fit avorter ce plan. Le peuple de Madrid s'opposa au départ de la cour. Napoléon, avec une fertilité d'invention digne du génie des cours italiennes sous les Borgia, en imagina un autre.

De funestes dissensions dans la famille royale d'Espagne avaient envenimé le fils contre la mère, le père contre le fils. Un favori de la mère et du père, le prince de la Paix, était odieux au peuple. Le peuple, dans une sédition contre le favori, arracha l'abdication au père, et proclama le fils roi d'Espagne. Napoléon, dont l'armée, commandée par Murât, était aux portes de Madrid, donna ordre à son lieutenant d'entrer en maître et en arbitre dans la capitale. Le père, le fils, la mère, en appelèrent au jugement de Napoléon, leur allié et leur ami. Il les attira les uns et les autres, sous prétexte de les entendre et de les concilier, à Bayonne. Il les reçut avec

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