LIVRE NEUVIÈME
des respects simulés, des apparences de doute, et des lenteurs d'examen sur leurs torts ou sur leurs griefs mutuels; il fit augurer tour à tour au père et au fils un jugement favorable à leurs prétentions; puis, quand ils furent tous dans Bayonne ses hôtes et ses suppliants, il referma le piège sur eux, les découronna l'un par l'autre, assista à leurs reproches et à leurs récrimination domestiques, comme pour les flétrir avant de les dégrader, les envoya languir dans ses maisons royales converties en prisons d'État, couronna son frère Joseph Napoléon roi d'Espagne et des Indes, et lui doqna une seconde armée française pour cortège à Madrid.
Cet acte, inouï dans les annales des peuples, arracha un cri unanime de réprobation au monde. L'hypocrisie y avait déshonoré la force. C'était la première fois que le mépris pour une trahison s'unissait contre Napoléon tout-puissant à la terreur contre la violence. Alexandre seul ne protesta pas dans son cœur; il avait vendu sa conscience au prix de l'empire d'Orient. Mais les peuples étaient plus intègres que les cours; leur indignation couva sous leur servitude.
Pendant que l'Espagne, soulevée sous le pied même des armées françaises, forçait Napoléon à rappeler sa grande-armée d'Allemagne pour se porter précipitamment au secours de son frère Joseph, déjà chassé de Madrid, l'Europe se demandait à voix basse quel serait enfin le terme de ses humiliations et de ses prosternements devant l'insatiable ambition d'un seul homme. La capitulation d'une armée française à Baylen, et l'hé-
roïque suicide de Saragosse à la fin de 1808, venaient de révéler à l'Allemagne abattue la force indomptable que retrouve le cœur des nations dans le désespoir du patriotisme et dans l'anéantissement de ses armées et sous les décombres mêmes de ses villes.
L'Autriche armait, sans avouer encore la cause de ses armements. Napoléon inquiet lui demandait en vain des explications impérieuses ; il remplissait en vain le palais des Tuileries de ses explosions calculées de colère contre l'ambassadeur de cette puissance, M. de Metternich. Il pressait, au mois de. septembre 1808, l'entrevue d'Erfurt avec l'empereur Alexandre, afin de s'assurer, dans l'alliance plus intime encore avec la Russie, la sécurité qui lui était nécessaire en Allemagne pendant qu'il porterait cinq cent mille hommes en Espagne.
Tous les vrais amis d'Alexandre à Pétersbourg, et surtout sa propre mère, l'impératrice Marie-Federowna, le conjuraient d'éluder cette entrevue fatale à sa politique, à son honneur, et peut-être à sa vie. L'homme qui avait attiré deux rois à Bayonne, et qui les avait jetés du trône dans l'exil , de l'hospitalité dans les fers, leur paraissait capable d'abuser même de la confiance de son allié, et de saisir dans sa personne un otage couronné de l'alliance.
Alexandre rejeta ces appréhensions maternelles comme une puérilité de tendresse, et comme un outrage à son ami l'empereur des Français. Il traversa rapidement la Pologne et la Prusse, encore occupée par des garnisons françaises ; il compatit en passant à l'humiliation de son ancien allié le roi de Prusse et à la misère de ses États. Le 27 septembre 1808, il se jeta dans les bras de Napoléon, qui était accouru d'Erfurt sur la route de Weimar pour accueillir avec plus d'empressement son jeune allié. Napoléon tenait à Erfurt, dans la haute Saxe, une cour de rois. Au milieu des fêtes et des