‹ Histoire de la RussieChapitre 224 sur 269 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

chasses, les deux empereurs renouèrent seul à seul, pendant une intimité de seize jours, l'union un moment relâchée par la répugnance de Napoléon à tout accorder sur le Bosphore, et la resserrèrent par la convention secrète datée d'Erfurt le 12 octobre.

L'alliance, plus qu'offensive et défensive, .semblait incorporer les deux peuples en un. La France s'engageait à ne consentir à aucune autre paix avec l'Europe qu'à celle qui octroierait la Finlande et les provinces danubiennes à l'empire russe. La Russie, devenant, à ce prix, complice gratuite de l'attentat de Rayonne, qui avait soulevé le cri de Pétersbourg et du monde, prenait l'engagement de ne consentjr de son côté à aucune autre paix qu'à celle qui assurerait la couronne des Espagncs sur la tète de Joseph Bonaparte.

Un article, aussi honteux que perfide, stipulait que, jusqu'à l'envahissement des provinces danubiennes par les Russes, les ambassadeurs de France et de Russie à Conslanlinople concerteraient secrètement leur langage pour ne pas compromettre l'amitié qui existait entre la Porte et la France, et ne pas donner l'éveil à la Turquie.

Digne pendant du piège de Rayonne! On voit jusqu'où la force sans moralité, sans frein et sans scrupule peut s'abaisser dans la ruse et dans la trahison pour assurer le succès de ses complots d'État. Alexandre et Napoléon à Erfurt n'étaient plus deux souverains, mais deux conspirateurs forcés de demander silence à leurs ministres comme à leur conscience, pour ne pas ébruiter leur complicité. Une telle politique ne pouvait que perdre l'un et déshonorer l'autre.

Leur conduite publique à Erfurt fut digne de leurs trames obscures, sans respect d'un côté, sans dignité et mt me sans décence de l'autre. Napoléon ne craignit pas de donner à Alexandre une fête militaire sur le champ

de bataille d'iéna, où Alexandre avait vu, si peu de temps auparavant, le désastre et presque le détrônement du roi et de la reine de Prusse, ses alliés et ses amis. Alexandre ne rougit pas d'accepter cette fête, et d'assister avec complaisance au souvenir de sa propre défaite. Engageant non pas seulement sa politique, mais sa propre famille, dans ses adulations à Napoléon, il promit à l'empereur des Français d'obtenir pour lui de l'impératrice Marie-Federowna une de ses filles pour épouse, afin de mêler son propre sang au sang de l'allié intime auquel il avait voué sa politique. Dans une représentation théâtrale devant les rois et les ministres réunis à Erfurt, il remercia, par une obséquieuse allusion, le ciel de l amitié dwx grand homme !

L'entrevue d'Erfurt, cimentée par ces identités secrètes d'intérêt et d'ambition, permit à Napoléon de courir en Espagne pour y réinstaller son frère Joseph, refoulé jusqu'aux frontières de France par les Espagnols et les Anglais. Quatre cent mille hommes l'y précédèrent ou l'y suivirent. Cette longue campagne, où le sol dévorait les armées, et où les victoires mêmes ne donnaient que des revers, n'entre pas dans le sujet de ce récit. Elle se termina en 1809 par la rentrée de Joseph Bonaparte dans le palais de Madrid, par l'expulsion de l'armée anglaise de l'Espagne, par une immense déperdition de forces, de temps, de meurtres pour la France, et enfin par le départ soudain de Napoléon de Valladolid pour venir surveiller de plus près à Paris les mouvements de l'Autriche, encouragée à l'action par l'énergie de l'Espagne.

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