‹ Histoire de la RussieChapitre 226 sur 269 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

dant la campagne de Wagram ; enfin les nouveaux liens qu'il venait de nouer avec l'Autriche, et le pressentiment d'une alliance austro-française contre la Russie : toutes ces circonstances réunies, et surtout le désir non satisfait de s'emparer de Constantinople, avaient sinon aliéné, du moins contristé et glacé le cœur d'Alexandre envers son ancien ami l'empereur Napoléon. Il commençait à rougir d'une complicité stérile qui le dépopularisait dans sa propre cour, et qui lui faisait gratuitement subir la responsabilité de l'usurpation universelle sans qu'il en recueillît un lambeau.

Dans la prévision d'une rupture avec la France, il se hâta, après trois campagnes meurtrières mais lentes et indécises sur le Danube, de signer avec les Turcs le traité de Bucharest. Ce traité ne l'investissait pas même des provinces de Moldavie et de Valachie, que Napoléon à Erfurt lui avait abandonnées comme une proie insuffisante. 11 ne lui donnait que la Bessarabie, la limite du Pruth, une partie des provinces danubiennes, et un protectorat mal défini sur les Serviens, ses auxiliaires dans la guerre contre les Turcs. Mais il lui permettait de rassembler cent cinquante mille hommes sur la frontière du grand-duché de Varsovie.

Sans énumérer minutieusement les nombreux griefs réciproques dont Napoléon et Alexandre hérissèrent leurs négociations de 1809 à 1812, on peut réduire à deux causes toutes personnelles et toutes morales les causes secondaires qui déterminèrent la guerre entre les deux empires. Ces deux empires n'étaient déjà plus

en réalité que deux hommes. La guerre de 181*2 fut une guerre de passion et non d'intérêt, une guerre antique, une querelle de rois vidée par le sang des peuples.

Ces deux principales causes furent, selon nous, le repentir tardif de Napoléon de n*avoir pas totalement effacé la Prusse de la carte de Y Allemagne, et le repentir d'Alexandre de s'être inféodé si gratuitement à l'oppresseur de l'Occident. L'un voulait achever la Prusse, et élargir de ses débris les royaumes de famille constitués par lui en Hollande et en Westphalie, pour constituer à perpétuité, dans une confédération plus sûre et plus forte, une vassalité germanique à son profit et au profit de ses descendants. L'autre sentait que le monde était lassé de servitude, et qu'il cherchait un appui des rois et des peuples au delà de la Vistule. Ce rôle d'antagoniste couronné du démolisseur des nationalités et des trônes, qu'Alexandre avait entrevu à son avènement, qu'il avait laissé échapper par Fambition des petits accroissements de territoire, lui apparaissait trop tard, mais enfin lui apparaissait sous la forme d'un regret et presque d'un remords.

Ce fut là, bien plus que les misérables chicanes sur l'exécution plus ou moins stricte de l'absurde blocus continental contre les marchandises anglaises, ce fut là ce qui amena le choc final entre la France et la Russie. L'Orient, présenté seulement comme un leurre à Alexandre par Napoléon, lui avait été fermé en réalité; l'Occident, vers lequel on l'avait ainsi rejeté, était désormais trop étroit pour deux maîtres. 11 fallait que la victoire décidât s'il n'y aurait plus qu'un tsar effacé au fond du nord de l'Europe, ou s'il y aurait deux empereurs au moins égaux dans l'Occident.

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