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LIVRE NEUVIÈME

Non content de la confédération du Rhin, Napoléon cherchait à nouer une confédération du Nord entre la Suède, le Danemark, et l'ombre de Pologne qu'il avait timidement évoquée dans le duché de Varsovie.

Bernadotte, déjà monté malgré lui par l'élection au trône de Suède, se souvenait trop, ainsi que son peuple, de la spoliation récente de la Finlande, donnée par le traité d'Erfurt à la Russie. Il ne promettait l'acquiescement de la Suède qu'à la condition de la restitution de la Finlande, que Napoléon ne pouvait plus arracher à Alexandre.

Ainsi ses deux fautes retombaient sur lui au moment où il allait ouvrir la campagne de 1812 contre la Russie. La Suède, son alliée naturelle de gauche, lui reprochait de l'avoir impolitiquement dépouillée de la Finlande en faveur d'Aleiandre; et la Turquie, son alliée séculaire, n'espérant plus rien de lui après la trahison de Tilsitt et d'Erfurt, faisait la paix avec la Russie, ennemie plus naturelle, mais alliée moins infidèle que Napoléon. Ainsi, les deux coopérations qu'il aurait dû se ménager sur ses deux flancs pour une guerre au centre lui manquaient à la fois, non par nature, mais par force. Il avait fait violence à la nature des choses par l'impatience à contre-sens de sa diplomatie. Tant de fautes politiques, accumulées partout depuis cinq ans, devaient enfin s'écrouler sur lui.

Jamais homme n'avait été plus grand guerrier et plus imprévoyant diplomate. Ses historiens contemporains l'ont flatté; les événements ne le flattaient déjà plus.

L'Angleterre, rejetée dans la guerre après la courte trêve d'Amiens, au moment où la France, altérée de commerce, épuisée de calamités, avait besoin de la liberté des mers; la Prusse, humiliée, démembrée, mais non morte, laissée imprudemment au cœur de l'Allemagne comme pour saigner à perpétuité devant le monde, et pour couver impunément ses ressentiments et ses vengeances ; l'Autriche, deux fois vaincue, mais vaincue à moitié, trop humiliée pour être jamais une alliance sûre, trop puissante en territoire et en armes pour n'être pas une ennemie dangereuse sur ses flancs; l'Espagne, obéissante et dévouée, changée par l'attentat de Bavonne en une éternelle consommation d'or, d'armées et de sang pour la ruine de la France ; un souverain pontife inoffensif et obséquieux, arraché de son palais et promené en voiture de Rome à Turin, de Turin à Grenoble, de Grenoble à Savone, comme pour défier gratuitement le cri des consciences et les foudres du catholicisme européen, que Napoléon avait lui-mfme reconstitué en puissance politique et civile; la Russie, d'abord caressée au delà de toute prudence par le partage du monde en empire d'Orient et d'Occident, puis attiédie, mécontentée, aigrie par l'inexécution de ces folles promesses; enfin la Suède, aliénée par le dépouillement sans prétexte de sa principale province, et la Turquie, contrainte par la perfidie de Tilsitt à se réfugier dans l'alliance russe, suicide forcé par l'impérilie et l'ingratitude de la France : tels étaient, en si peu d'années, les contre-sens diplomatiques de Napoléon, vantés comme des vues de génie par ses historiens, et qui ne lui laissaient en réalité pour alliés que la pire espèce des alliés, des vaincus!

« Ne voyez-vous pas, disait-il lui-même aux confidents de ses pensées, qui lui déconseillaient une campagne dans l'infini et dans l'inconnu au delà du Niémen,

ne voyez-vous pas que je ne suis point né sur un trône ; que je dois m'y soutenir comme j'y suis parvenu, par la gloire; qu'il faut que cette gloire s'accroisse sans cesse; qu'un soldat devenu souverain comme moi ne peut plus s'arrêter; qu'il faut monter toujours, ou tomber dès qu'on s'arrête? Je dois attaquer la Russie. On se reposera après, continuait-il : ceci sera le cinquième acte, le dénoument. »

On voit assez par ce langage que toutes ses raisons étaient des passions, et que, comme les passions, ces raisons ne voulaient ni objection ni retard.

t Cet homme, poursuivait-il en parlant d'Alexandre, est le seul souverain qui pèse encore sur le sommet du vaste édifice européen. Jeune et plein de jours, les forces de ce rival croissent sans cesse, quand les miennes déjà commencent à décliner. »

Un ministre complaisant, qui n'était que le rédacteur de ses sopbismes, Maret, écrivait, sous la dictée de son maître, des notes où Napoléon cherchait moins à justifier qu'à attiser la guerre.

Le 9 mai 1812, Napoléon partit pour Dresde, où l'attendaient tous les rois et les princes ses vassaux de la confédération du Rhin. De Dresde à la Vistule, il voyage à travers six cent vingt mille hommes échelonnés de son armée d'invasion. Soixante mille Autrichiens, Prussiens, Espagnols, Napolitains, Portugais, suivent par force ce courant d'armées précipitées par un seul homme vers la frontière russe. Huit cent mille soldats traversent le Niémen à sa voix. « La Russie, dit Napoléon le pied sur la

rive, est entraînée parla fatalité! ses destinées doivent s'accomplir. Marchons! »

Alexandre, surpris par la rapidité de la résolution et par la masse des ennemis, couvrait avec quatre cent cinquante mille hommes la rive opposée. Il les commandait en personne, sous l'inspiration de son ministre de la guerre et de son généralissime Barclay de Tolly, politique aussi consommé que tacticien habile. Barclay de Tolly, voué d'avance, mais voué sciemment, à l'ingratitude du pays qu'il allait sauver, avait résolu de faire alliance avec l'espace, le temps et le climat, ces trois alliés naturels de la Russie. Plus jaloux du salut de la nation que de sa gloire personnelle, il avait tracé, de concert avec Alexandre, le plan d'une retraite victorieuse qui, sans livrer à Napoléon autre chose que de la terre nue et des cendres, conduirait pas à pas ces huit cent mille hommes, décimés jour par jour sur une route de huit cents lieues, dans le piège de glace où le vide, la faim et l'hiver devaient les achever. La nature indiquait d'elle-même ce plan à la Russie, défendue par son immensité et par ses frimas; mais ce fut un généreux sacrifice de gloire qu'Alexandre et Barclay de Tolly firent à la patrie russe. Napoléon, malgré l'infaillibilité du génie militaire que les historiens lui attribuent, n'entrevit ce piège qu'après y être tombé.

Napoléon, après avoir fait traverser sous ses yeux le Niémen à quatre cent cinquante mille combattants, suivis de huit cents pièces de canon, de quarante mille voitures, et d'une multitude de conducteurs de chariots et

de suivants d'armée qui embarrassaient sa marche et dévoraient la terre, espéra trouver l'armée russe à Wilna en Lithuanie. Il n'y trouva que le pays épuisé déjà par la retraite de l'armée russe et des Polonais, mécontents des hésitations que son alliance avec l'Autriche le forçait d'apporter à Varsovie au rétablissement d'une Pologne. Il pouvait ressusciter un peuple conquis, il préféra ménager les conquérants.

« Dans ma situation, dit-il aux Polonais avec une faiblesse de diplomatie qui contrastait avec la force de ses armées, j'ai beaucoup d'intérêts à concilier, de devoirs opposés à remplir. Si j'avais régné à l'époque du premier partage de vôtre pays, à l'époque du second et du troisième partage, j'aurais arme mes peuples pour vous défendre. J'aime votre nation. J'autorise les efforts que vous voulez faire. Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de forcer vos ennemis à reconnaître vos droits : mais dans des contrées si vastes et si éloignées, c'est entièrement dans les efforts de la population elle-même que vous pouvez trouver l'espoir du succès.

» Je dois ajouter que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche, mon allié, l'intégrité de ses domaines, et que je ne puis sanctionner encore aucune manœuvre, aucun mouvement qui tende à troubler la paisible possession de ce qu'il occupe des provinces de Pologne. »

Ce langage faisait du libérateur attendu de la Pologne le complice résigné de ses oppresseurs. Il apportait le désespoir au lieu de la liberté dans les âmes ; il laissait derrière Napoléon, prêt à. s'avancer au cœur de la Russie, des provinces presque indifférentes au nom du maître qui leur promettait les mêmes chaînes. De ce jour, la campagne révolutionnaire était perdue; la campagne militaire allait manquer de base et de retraite en Pologne.

Déjà étonné du vide qu'il trouvait à Wilna, Napoléon se répandait en invectives contre la prétendue lâcheté d'Alexandre, qui n'acceptait pas le défi des batailles sur le terrain où l'agresseur l'avait d'avance fixé. « 11 n'a, dit-il, que trois généraux, incapables de se mesurer avec nous : Beningsen, déjà trop vieux pour la guerre en 1806; Kutiisof, dont Alexandre se défie, parce qu'il représente le vieux parti russe et barbare; et enfin Barclay de Tolly, qui n'est qu'un tacticien habile et temporisateur, un général de retraite. •

Toutefois il envoya de Wilna un parlementaire à Alexandre, pour le provoquer à des conférences de paix. Le désert qui s'ouvrait devant lui l'intimidait plus que l'armée russe. Il perdit vingt jours à Wilna à attendre que ses ailes eussent repris le niveau avec son centre, età espérer le retour du parlementaire envoyé à Alexandre: le silence et la solitude de la Litliuanie lui répondirent seuls. Il se décida enfin à franchir, le 1? juillet, les limites de la vieille Russie, et à marcher sur Witepsk. Du sommet des hauteurs qui dominent la ville et le lit de la Dwina derrière Witepsk, il eut la joie d'apercevoir les feux innombrables de l'armée d'Alexandre, campée sur les collines en étages derrière la ville.

« A demain, cinq heures du matin, s'écria-t-il , le soleil d'Austerlitz ! » Salut superstitieux dont il flattait toujours l'imagination de ses soldats et la sienne, la veille ou le jour des batailles. Le soleil du lendemain n'éclaira que le camp abandonné des Russes.

« Eh bien, dit-il avec l'accent de la déception qui se

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