LIVRE NEUVIÈME
résigne, je m'arrête ici, je veux m'y reconnaître, y rallier, y reposer mon armée, y organiser la Pologne. La campagne de 1812 est finie ! celle de 1813 fera le reste ! Je ne ferai pas la folie de Charles XII. »
Puis, se repentant peu de jours après de cette sagesse : « Croyez-vous donc de bonne foi, dit-il à ses lieutenants, que je sois venu de si loin pour conquérir cette masure? Non! A Moscou! à Moscou! poursuivit-il, à Moscou, la ville sainte! Il faut éblouir par les grands noms le monde! »
Après quinze jours d'hésitation et de saison perdue à Witepsk, il lance de nouveau ses trois armées sur Smolensk, route de Moscou. Cent vingt mille hommes de l'armée de Barclay de Toily et de Bagration semblaient l'y attendre.
« Enfin, s'écrie-t-il, je tiens la bataille! » La bataille lui échappa de nouveau pendant la nuit, avec les Russes disparus dans le désert. Murât, chef intrépide et cette fois prudent de son avant-garde, se jeta à ses genoux pour le conjurer de reconnaître le piège, et de ne pas s'y enfoncer plus avant : tout fut inutile. « Moscou est le délire de son imagination ! s'écria Murât en sortant de la tente de Napoléon. Moscou est sa perte et la notre ! ■
Smolensk, brûlé par les Russes pendant la nuit, n'était plus au réveil qu'un monceau de cendres. « Les Russes sont des femmes et s'avouent vaincus, » dit-il en s'avançant sur ces décombres.
Ses soldats harassés et ses lieutenants remplis de sinistres pressentiments murmuraient en vain. Il feignit d'écouter ces murmures et de vouloir se rallier, se réorganiser, et temporiser à Smolensk jusqu'au futur printemps. Ces paroles n'étaient qu'une concession à la lassitude de l'armée. Déjà son avant-garde heurtait les Russes en retraite à Valontina, remportait une demi-victoire
dont chaque armée pouvait s'attribuer l'honneur et partager les désastres. Les quatre cent vingt mille combattants qui avaient traversé le Niémen étaient déjà réduits à cent soixante mille par la fatigue, les maladies, la faim, la désertion, les blessures, la mort.
Il appela le maréchal Victor avec la réserve restée sur le Niémen à le remplacer à Smolensk, et s'élança de nouveau vers Moscou.
Barclay de Tolly, accusé de faiblesse eX de trahison par les Russes pendant qu'il sauvait la Russie, venait de céder le commandement à Kutiisof, qui incarnait dans son nom et dans son caractère le génie national des vieux Russes. C'était un élève et un souvenir vivant du sauvage et victorieux Souvarof. Le cri de la Russie contre la temporisation de Barclay de Tolly, qui perdait de l'espace pour sauver des hommes, avait forcé la main à Alexandre. Barclay de Tolly, par un héroïsme antique d'abnégation, avait consenti, quoique ministre de la guerre et généralissime la veille, à servir le lendemain comme lieutenant sous les ordres de Kutiisof. Alexandre, par respect pour le préjugé national qui voyait dans Kutiisof le champion de la gloire et de la patrie russes, avait quitté l'armée pour ne pas gêner par sa présence la liberté absolue de son général.
Kutiisof attendit Napoléon dans une véritable forteresse nationale, au confluent de la Moskowa et de la Kolowga.
« Soldats ! dit Napoléon à son armée la veille de la bataille si longtemps poursuivie, voilà la bataille que