LIVRE NEUVIÈME
vous avez tant désirée ! Désormais la victoire dépend de vous! Elle vous est nécessaire; elle vous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver, un prompt retour vers la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite votre conduite dans cette journée ! Que l'on dise de vous: a II était à cette grande bataille sous les murs de Mosb cou ! »
La bataille, livrée en effet le lendemain 7 septembre, lui coûta vingt mille hommes et quarante-trois généraux tués ou blessés sur les plateaux de la Moscowa. Elle ouvrit la route de Moscou à travers cette avenue de cadavres, et donna son nom au maréchal Ney, le plus soldat de ces milliers de soldats. L'armée russe, qui n'avait voulu que décimer les Français sans espérer de les vaincre, se replia presque intacte et bientôt recrutée dans les forêts du midi de Moscou.
Cette capitale antique de la Russie s'était dévouée elle-même au salut de l'empire. Alexandre avait reçu, en la traversant, son serment de s'anéantir, plutôt que de livrer le cœur de la Russie à la conquête et à la profanation de l'Attila de l'Occident. On sait comment Moscou tint son serment. Napoléon, en approchant de cette ville de trois cent mille âmes, n'entendit que le silence d'un tombeau, et ne vit s'élever au-dessus de ses trois cents coupoles dorées que la fumée d'un bûcher. Bientôt un incendie de cinq jours consuma sa conquête sous les pas de ses soldats.
Il y resta indécis du 14 septembre au 19 octobre, séparé de ses communications avec la France, réduit à quatre-vingt-dix mille hommes désorganisés par la licence, démoralisés par le pillage, énervés par la faim, cernés par Kutiisof, atteints avant les frimas, par l'imagination des frimas de l'hiver, attendant avec une stoïque
patience la paix ou la retraite, que Napoléon leur promettait en vain tous les jours. Il provoqua vainement ses négociations toujours éludées avec Alexandre. Toujours trompé dans son espoir de voir les Russes demander merci dans leur capitale en cendres, déjà attaqué par Kutiisof dans les environs de Moscou, averti, par les premières neiges, des rigueurs d'un climat qui allait couvrir sa route, au retour, d'un vaste linceul , embarrassé de vingt mille blessés et dénué de chevaux pour ramener ses trophées et ses canons, il reprit enfin trop tard le chemin du Niémen.
Une explosion qui fit trembler le sol à dix lieues de Moscou annonça à l'armée la destruction du Kremlin par deux cents milliers de poudre que Napoléon avait ordonné au maréchal Mortier de faire éclater : adieu funèbre à une conquête qu'il ne pouvait pas garder, et où il voulait laisser la trace de sa colère !
Le même soir, il rédige un bulletin équivoque pour la France, dans lequel il présente sa sortie de Moscou comme une marche offensive contre Kutiisof. L'hiver, tardif jusque-là, se déclare enfin le 6 novembre : l'armée ne marche plus, elle se traîne engourdie, ou meurt chaque nuit en masse sur l'épaisse couche de neige qui cache la terre. Vingt mille chevaux meurent en une nuit, les soldats survivants se repaissent de leurs cadavres. Au réveil, un courrier, échappé aux nuées de Cosaques qui harcèlent la marche, apporte à Napoléon la nouvelle de la défaite de ses armées d'Espagne aux Arapiles, de la seconde fuite de son frère de Madrid, de la conspiration militaire des généraux Mallet et Lahorie, qui ont surpris toute une nuit sa capitale.
Toute sa fortune semble s'écrouler à la fois. Atteint et coupé par -Kutiisof, il ordonne à Ney de lui ouvrir un passage, et de couvrir sa fuite vers Smolensk, en se sa-