‹ Histoire de la RussieChapitre 230 sur 269 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

crifiant lui et son corps d'armée au salut de l'empereur. Ney, presque seul à la hauteur du désastre par son courage, se dévoue, et couvre la retraite en combattant à pied, le fusil à la main, sur chaque mamelon de neige de la route. Coupé lui-même de l'empereur entre Smolensk et la Bérézina, Ney, traqué dans les forêts et égaré sur les neiges avec un corps d'armée réduit à quelques centaines d'hommes, se retrouve, se fait jour à travers quatre-vingt mille Russes, franchit le Dniéper sur des glaçons encore mal liés au rivage, et tombe dans les bras de Napoléon qui s'écrie :

« J'aurais donné trois cents millions de mon trésor pour racheter la perte d'un tel homme ! »

Napoléon avait perdu, avant d'arriver à la Bérézina, tous ses canons, excepté quelques pièces de sa garde. De quarante-cinq mille cavaliers qui avaient passé avec lui le fleuve quelques mois auparavant, il ne lui restait que cent cinquante chevaux. Il fait brûler devant lui les aigles de ses régiments et tous ses équipages, pour ne pas laisser au moins les dépouilles de sa gloire aux Russes; mais deux cent mille morts, blessés ou prisonniers, huit cents pièces de canon, les cadavres de soixante mille chevaux de cavalerie, d'artillerie, de bagages, démentent trop ce démenti de sa fortune.

Cette armée, devenue une foule, se retourne un moment avec l'énergie du lion mourant pour écarter les Russes du fleuve. La tête passa; le corps, retenu sur la rive, noyé ou écrasé sur les ponts de la Bérézina, resta à la merci des Russes, des flots ou des frimas. Napoléon ne ramenait en Pologne qu'une poignée de héros ; il les abandonna à leur sort, et partit pour prévenir le bruit de son désastre à Paris.

L'hiver acheva, après son départ, ce que la déroute avait épargné. On ne peut lire sans pitié pour les

hommes tour à tour instruments et victimes de l'ambition et de l'orgueil des conquérants, le tableau qu'un historien, «témoin oculaire et familier de Napoléon, M. de Ségur, trace de la dernière marche de la grande-armée en touchant enûn au territoire de la Prusse polonaise, son dernier asile.

« C'était donc là, dit-il en finissant son récit, cette rive que nous avions hérissée, quelques mois auparavant, de nos innombrables baïonnettes. Cette terre alliée, qui disparaissait alors sous les pas de notre immense armée combinée, nous avait paru comme métamorphosée en vallées et en collines toutes mouvantes d'hommes et de chevaux. Voilà ces mêmes vallons d'où sortirent, aux rayons d'un soleil brûlant, ces trois longues colonnes de dragons et de cuirassiers, semblables à trois fleuves de fer et d'airain étincelants. Eh bien, hommes, armes, aigles, chevaux, le soleil même, et jusqu'à ce fleuve frontière qu'ils avaient traversé pleins d'ardeur et d'espoir, tout a disparu. Le Niémen n'est plus qu'une longue masse de glaçons surpris et enchaînés les uns sur les autres par les redoublements de l'hiver. A la place de ces trois ponts français apportés de cinq cents lieues, et jetés avec une si audacieuse promptitude, un pont russe est seul debout. Enûn, au lieu de ces innombrables guerriers, de leurs quatre cent mille compagnons tant de fois vainqueurs avec eux, et qui s'étaient élancés avec tant de joie et d'orgueil sur la terre des Russes, ils ne voient sortir de ces déserts pâles et glacés qu'un millier de fantassins et de cavaliers encore armés, neuf canons, et vingt mille malheureux couverts de haillons, la tête basse, les yeux éteints, la figure terreuse et livide, la barbe longue et hérissée de frimas; les uns se disputant en silence l'étroit passage du pont, qui, malgré leur petit nombre, ne peut sulïire à l'empressement de leur

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