LIVRE PREMIER
ordinaire dans le bourg d'Àlexandrovsky, qui devint une ville embellie d'églises, de maisons et de boutiques en pierre. Son célèbre temple de Notre-Dame resplendissait à l'extérieur de l'éclat des couleurs les plus vives, enrichies d'or et d'argent : sur chaque brique était représentée une croix. Le tsar habitait un grand palais entouré d'un fossé et d'un rempart; les officiers de la cour, fonctionnaires civils et militaires, occupaient des maisons séparées ; les légionnaires avaient leur rue particulière, ainsi que les marchands. Il était expressément défendu d'entrer ou de sortir à l'insu d'Ivan, et, pour faire exécuter cette mesure de surveillance, on établit un corps de garde à trois verstes de la Slobode. Dans ce château menaçant, environné de sombres forêts, le tsar consacrait au service divin la plus grande partie de son temps, cherchant à calmer le trouble de son âme par de continuels exercices de dévotion ; il imagina même de transformer son palais en monastère et ses favoris en moines. Il donna le nom de frères à trois cents légionnaires choisis parmi les plus dépravés, prit le titre d'abbé, puis institua le prince Athanase Viazemsky trésorier, et Malula Skouratof sacristain. Après leur avoir distribué des calottes et des soutanes noires, sous lesquelles ils portaient des habits éclatants d'or, garnis de fourrures de martre, il composa la règle du couvent et prêcha l'exemple dans son étroite ob»ervance.
» Voici la description de cette singulière vie monastique. A trois heures du matin, le tsar, accompagné de ses enfants et de Skouratof, allait au clocher pour sonner matines; aussitôt tous les frères se rendaient à l'église; celui qui manquait à ce devoir était puni par huit jours de prison. Pendant le service, qui durait juf qu'à six ou sept heures, le tsar chantait, lisait, priait avec tant do <ïcvr. couru — xxxt. 4
ferveur, que toujours il lui restait sur le front des marques de ses prosternations. A huit heures, on se réunissait de nouveau pour entendre la messe, et à dix tout le monde se mettait à tahle, excepté Ivan, qui lisait, debout et à haute voix, de salutaires instructions. L'abondance régnait dans les repas : on y prodiguait le vin, l'hydromel,' et chaque jour paraissait un jour de fête. Les restes du festin étaient portés sur la place publique pour être distribués aux pauvres. L'abbé, c'est-à-dire le tsar, dînait après les autres; il s'entretenait, avec ses favoris, des choses de la religion, sommeillait ensuite, ou bien allait dans les prisons pour faire appliquer quelques malheureux à la toiture. Ce spectacle horrible semblait l'amuser ; il en revenait chaque fois avec une physionomie rayonnante de contentement. Il plaisantait, il causait avec plus de gaieté que d'ordinaire. A huit heures, on allait à vêpres; enfin, à dix, Ivan se retirait dans sa chambre à coucher, où, l'un après l'autre, trois aveugles lui faisaient des contes, qui l'endormaient pour quelques heures. A minuit, il se levait et commençait sa "journée par la prière. Quelquefois on lui faisait à l'église des rapports sur les affaires du gouvernement; quelquefois les ordres les plus sanguinaires étaient donnés au chant des matines ou pendant la messe ! Tour rompre l'uniformité de cette vie, Ivan faisait ce qu'il appelait des tournées. Il visitait alors les monastères voisins ou éloignés, ou il allait poursuivre les bî-tes fauves dans les forêts, préférant à tout la chasse de l'ours. »
Dans ses moments lucides il recherchait cependant, entre tous, les Livoniens prisonniers, et cherchait à substituer les étrangers aux Russes dans sa cour et dans les emplois, pour former son peuple sur le modèle des nations germaniques.