‹ Histoire de la RussieChapitre 232 sur 269 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

deux campagnes, la nouvelle tyrannie qui allait succéder à la sienne. Jeu étrange niais visible des passions humaines, qui précipitent les événements au rebours de leurs pensées!

La vraie diplomatie nationale de la France était de consolider pour des siècles une ligue germanique contre les débordements des soixante millions de Moscovites sur l'Occident, et de consolider avec la Porte la vieille ligue orientale de la France et de la Turquie contre 1* usurpation de la mer Noire, de la Crimée, de la Perse. La diplomatie toute personnelle et toute viagère de Napoléon avait ouvert la Germanie et livré la Turquie aux Russes. Le monde était découvert des deux eûtes : un Napoléon russe devenait désormais maître du monde. Voilà la diplomatie de l'empire, vantée sans intelligence ou sans réflexion par ses historiens! L'avenir jugera trop tût ces juges à faux poids, qui prennent la gloire à tout prix d'un homme pour la politique d'une nation.

La sixième coalition sortit du congrès de Prague, au lieu de la paix. L'Angleterre lui prodigua les subsides; l'empereur de Russie, le roi de Prusse, Bernadollo, les ministres d'Angleterre, réunis à Trachenberg, en Silésie, combinèrent huit cent mille hommes pour la libération de 1 Allemagne. Le général républicain Moreau, rappelé d'Amérique par les coalisés pour prêter ses conseils et son épée contre sa patrie, se laissa emporter à ses ressentiments contre Napoléon, conçut le plan de campagne et se fit le mentor des rois dont il avait été le fléau : preuve nouvelle que l'émigration fausse les vues des plus

grands hommes comme le cœur, et qu'il faut être sur le sol de la patrie pour conserver la moralité patriotique. Le vrai point d'optique du pays n'est jamais qu'au sein du pays lui-même. Alexandre embrassa cet illustre transfuge avant la bataille de Dresde, où Moreau fut tué en combattant à ses cotés (26 aoht 1813).

Napoléon, encore une fois vainqueur à Dresde, se croyait de nouveau maître de dicter la paix : la bataille de Leipzig ( 1 8 octobre), presque aussi désastreuse que celle de Waterloo, le rejeta en débris au delà du Rhin. La Hollande soulevée et l'Espagne affranchie avaient refoulé les Français jusqu'à l'Escaut et jusqu'aux Pyrénées.

Les coalisés, bien informés de la lassitude et de la désaffection de la France pour un maître dont la gloire Lui avait coûté la vie de tant de millions de ses enfants, et dont les défaites ramenaient l'Europe en armes sur son territoire, déclarèrent la guerre à Napoléon seul, la guerre personnelle et non nationale. Cette pensée fut celle d'Alexandre et de Pozzo di Borgo, son conseil. L'Europe voulait dépouille pour dépouille : l'empereur de Russie, plus désintéressé et plus politique parce qu'il fut plus magnanime, ne voulait qu'un homme de moins en France. Cette pensée fit la campagne de 1814.

La France, épuisée de sacrifices et récompensée de tant de dévouement à son chef militaire par l'invasion d'un million d'hommes, laissa tomber celui qui n'avait pas su la défendre. La lutte de Napoléon fut acharnée et sa chute glorieuse. Les coalisés, entrés dans Paris en deuil de la patrie, n'y entendirent pas une seule voix s'élever pour Napoléon, moins vaincu qu'isolé à. Fontainebleau.

Alexandre, plus fait pour la prospérité que pour les revers, modéra les ressentiments de ses alliés; il fut, dans cette mémorable circonstance de sa vie, moins le

Page 1