‹ Histoire de la RussieChapitre 233 sur 269 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

vainqueur que le second de la France dans son grand duel avec l'Europe. Il laissa pour consolation à Napoléon la dignité de sa chute, le titre d'empereur, le refuge encore souverain d'une île dans la Méditerranée. Il disputa à ses alliés la moindre dépouille du territoire français; il lui laissa les Alpes de Savoie pour frontière. Il rendit à la France l'ancienne dynastie des Bourbons, dynastie de Louis XIV, qui ne pouvait ni humilier ni inféoder la patrie. Il se fit estimer de l'armée par son respect pour la gloire, et du peuple par son patronage pour la liberté. Despote de naissance et de nécessité dans un pays primitif, il protégea l'établissement du gouvernement représentatif en France, pays mûr pour les institutions libérales. Il défendit au congrès de Vienne la France contre les représailles de l'Europe.

On sait comment M. de Talleyrand, plénipotentiaire des Bourbons à Vienne, récompensa mal cette générosité par un traité secret d'alliance avec l'Autriche. La découverte de cette faute et de cette ingratitude du négociateur français n'empêcha pas l'empereur Alexandre de prêter encore ses armées à la coalition et aux Bourbons, pour venir expulser une seconde fois Napoléon du trône en 1 8 1 o. La bataille de Waterloo jugea sans appel la cause de Napoléon vaincu (18 juin 1815).

Alexandre, rentré dans Paris, ne s'y souvint pas des infidélités et des ingratitudes de Vienne. Il ne se lassa pas de rechercher la popularité de Paris et l'alliance de la France; il ne vengea pas Moscou sur Paris. Sa victoire fut d'un arbitre, et non d'un barbare. Il laissa, en repliant ses armées, un long et affectueux souvenir de son nom et de sa nation au peuple qu'il avait respecté jusque dans ses revers. La gloire militaire resta à Napoléon, l'estime du monde à Alexandre. Il avait fait plus que venger, il avait popularisé la Russie. Son empire

avait dû plus à ses vertus qu'à Pierre le Grand et à Catherine II. De ce jour et jusqu'à sa mort, il fut l'arbitre de l'Europe et l'idole de l'opinion.

Proclamé roi de Pologne à son retour, il accomplit enfin le rêve de sa jeunesse et ses promesses à son ami le prince Czartorisky. Il ne rendit pas l'indépendance perdue, mais il rendit le nom et la nationalité, sous son sceplre, à un pays qui n'avait jamais été que le satellite des puissances voisines. Il donna pour vice-roi aux Polonais un de ses frères, le grand-duc Constantin, destiné par la naissance à lui succéder sur les deux trônes.

On peut dire avec vérité qu'à cette époque de sa vie il ne régnait pas seulement sur la Russie, mais sur l'Europe. Napoléon , en allant le chercher au fond de ses déserts, l'avait contraint à connaître sa force et à l'exercer pour la première fois sur l'Occident. Huit cent mille hommes suscités par le patriotisme, fanatisés par la religion, aguerris par la guerre, disciplinés par le despotisme, laissaient, en repassant avec lui le Niémen, le nom d'Alexandre au-dessus de tous les noms , V des monarques alors régnants. Il présidait, même absent, le conseil des rois. Il ne manquait à cette toute-puissance militaire et politique que la puissance qui avait manqué à Napoléon, celle de se modérer, de se régler, de se diriger vers un but moral, et de se sanctifier, pour ainsi dire, sur le trône par un profond respect pour soi-même, par une sincère modestie devant Celui qui donne et qui retire la puissance, et par un religieux amour de l'humanité.

La destinée d'Alexandre fut complétée alors par ces vertus du souverain. La prospérité, au lieu de corrompre son âme, l'avait purifiée et divinisée. Il voulut faire de cette puissance un sacerdoce des peuples; il conçut non plus le rêve, mais le type d'un gouvernement de

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