‹ Histoire de la RussieChapitre 234 sur 269 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

raison et de piété universelles, dont toutes les puissances, grandes ou secondaires, seraient les membres, et dont il serait lui-même, non le dominateur, mais l'arbitre : la solidarité morale des rois, des trônes, des peuples et des cabinets.

Telle fut l'idée de la Sainte- Alliance, idée qu'on a calomniée dans son âme en la présentant comme une ambitieuse hypocrisie, et comme un traité de garantie mutuelle pour l'oppression du genre humain. L'histoire doit lui rendre son véritable caractère. La Sainte-Alliance, inspirée à Alexandre par une femme romanesque et mystique, madame de Krudner, sorte de sibylle chrétienne de la Livonie, naquit dans un cénacle et non dans un conseil. Ce fut le roman pieux d'une imagination exaltée, digne, par la sainteté de son but, de devenir la pensée d'un grand homme maître du monde (26 septembre 1815).

t Ce prince, dit M. de Chateaubriand, avait commencé, sous l'influence de la cour athée de Catherine II, par être athée; puis il devint déiste; du déisme il passa à la religion grecque avec un penchant pour la religion catholique, dont les jésuites, admis et caressés à Pétersbourg, et surtout le père Grivel, l'avaient entretenu. Il resta flottant. Comme il cherchait de bonne foi, et que son imagination était exaltée dans les choses pures, il dériva vers l'illuminisme des sectes allemandes. Ce fut dans celte disposition qu'il rencontra madame de Krudner, et que cette femme, exaltée elle-même jusqu'à la prophétie, exerça pendant quelque temps un véritable ascendant sur lui. »

Une profonde mélancolie, le remords vague d'une participation non volontaire, mais au moins fatale, au meurtre de son pére, le vide d'une âme tendre longtemps remplie par un amour illicite et maintenant trompé par la femme qu'il avait longtemps aimée, prédisposaient Alexandre au dégoût du monde et à l'aspiration aux choses surnaturelles. Marié trop jeune à une princesse plus jeune encore que lui, l'attachement toujours passionné de l'impératrice n'avait pu le retenir dans le devoir : le libertinage n'avait jamais souillé son âme ou ses sens, mais une passion mystérieuse et constante pour la plus belle des femmes de son empire, la princesse N..., l'avait éloigné depuis dix-sept ans de l'impératrice. I ne fille âgée de seize ans, fruit adoré de ses amours, venait de lui être enlevée par la mort. Alexandre avait vu dans cette mort un avertissement et un châtiment du ciel. Enfin la femme qu'il adorait, moins constante que lui, venait de le trahir à son tour pour un de ses aides de camp, confident obligé de ses relations avec la princesse IN... Les reproches avaient été amers et les adieux déchirants. La princesse, éloignée volontairement de Pétersbourg avec le complice de son infidélité, promenait en Italie, où nous l'avons connue nous-mtme alors, une disgrâce qu'elle ne déplorait pas, et l'éclat d'une beauté qui justifiait trop à tous les yeux la fascination et les inconsolables regrets d'Alexandre.

Ce prince s'était rapproché alors de l'impératrice; elle avait pleuré avec lui la mort de la fille de ses fautes. Alexandre n'avait trouvé dans la première compagne de sa vie que les excuses du pardon, les indulgences de la tendresse, et la douce tiédeur de l'amitié. Les soins de l'empire, les soucis de l'Europe chancelante encore sur ses nouvelles bases, de fréquents et

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