‹ Histoire de la RussieChapitre 236 sur 269 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

senter le démembrement comme la conséquence d'une des plus grandes lâchetés de l'ancienne France. Nous lui dîmes que l'iniquité de ce démembrement pèserait à jamais sur la Russie, la Prusse et l'Autriche, et qu'Alexandre achèverait de se rendre immortel en le réparant. Le tsar ent la patience de nous entendre, lorsque nous ajoutâmes qu'un petit pays très-mal gouverné n'avait pu être un danger pour les États voisins ; que les Polonais seraient toujours tentés de se révolter, non par un esprit révolutionnaire, mais parce qu'il est dans la nature humaine qu'une nation veuille conserver son nom et refuse de perdre son indépendance.

» Nous n'oubliâmes pas notre chère Athènes

» 11 se passait dans Alexandre des conflits do nature et de position* Né pour être a la tête du progrès de la société, il souffrait d'être obligé de repousser les Grecs, ses coreligionnaires, et de désavouer des peuples dont il était le protecteur. Mais, en aimant les libertés, il avait cru que l'Europe demandait sa protection contre des principes destructeurs; il était d'autant plus frappé de la puissance de ces principes, qu'ils venaient de soulever Naples, le Piémont, l'Espagne, et que dans son armée se manifestaient des symptômes de la fièvre de France.

» Ainsi, ce prince, après avoir donné une constitution aux Polonais, en suspendit le mouvement; après nous avoir fait octroyer la charte, il en vit avec anxiété les développements ; après avoir désiré l'indépendance de la Grèce, il désapprouva l'insurrection de 1820 : il n'aperçut dans la révolution des Hellènes qu'un ordre émané du comité-directeur de Paris. Aux congrès deTroppau, de Laybach, de Vérone, il s'imagina défendre la civilisation contre l'anarchie, comme il l'avait sauvée du despotisme de Napoléon.

» Nous touchâmes la réunion des Églises grecque et

latine: Alexandre y inclinait; mais il ne se croyait pas assez fort pour la tenter. Il désirait faire le voyage de Rome, et il restait à la frontière de l'Italie : plus timide que César, il ne franchit pas le torrent sacré, à cause des interprétations qu'on n'eût pas manqué de donner à son voyage. Ces combats intérieurs ne se passaient pas sans syndérèse : dans les idées religieuses dont était dominé l'autocrate, il ne savait s'il n'obéissait point à la volonté cachée de Dieu, ou s'il ne cédait point à quelque suggestion inférieure qui faisait de lui un renégat et un sacrilège. »

L'ambassadeur d'Autriche, M. de Metternich, inquiet de la partialité d'Alexandre pour la France, s'ouvrit à M. de Chateaubriand sur la crainte que lui inspirait la guerre d'Espagne, sur l'ardeur que le tsar mpntrait pour cette guerre, et principalement sur le projet qu'avait ce prince de mettre ses soldats en mouvement, si jamais ils devenaient nécessaires à la France. Il priait l'envoyé français de prêcher la paix. M. de Chateaubriand assura M. de Metternich qu'il l'informerait du résultat de la dernière conversation qu'il devait avoir avec Alexandre.

« Nous nous rendîmes au palais Canossa, ajoute-t-il. Nous dîmes à l'empereur ce que nous avions promis de lui dire. Il nous répondit :

» — La France fera ce qu'elle voudra. M. de Montmo- » rency m'a demandé quel parti je prendrais au cas que » la guerre vînt à éclater entre la France et l'Espagne, et » à se compliquer d'accidents malheureux pour la pre- » mière. Je lui ai dit que mon épée était au service de la » France; si la France n'en veut plus ou peut s'en passer, • cela la regarde; je ne prétends influer en rien sur ses » démarches. »

»I1 fit une pause; puis, répondant à sa pensée, il nous dit:

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