‹ Histoire de la RussieChapitre 238 sur 269 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

alliance des rois et l'alliance patriotique des peuples.

Le découragement de ses bonnes intentions avait saisi Alexandre lui-même; il sentait que tout est viager pour les plus grands hommes, et que ses espérances mourraient avec lui. Un fléau, que son esprit superstitieux prit pour un avertissement du ciel, accrut la langueur de corps et la mélancolie d'esprit qui l'obsédaient dans sa solitude pompeuse du palais de Tzarko-zélo.

« Le 49 novembre 1824, un ouragan do la Néwa, soufflant de l'ouest et du sud-ouest avec une extrême violence, s'oppesa à l'écoulement, poussa le fleuve dans son lit, et le fit remonter jusqu'à Saint-Pétersbourg, où il s'éleva à. une hauteur de plus de quatre mètres audessus de son niveau habituel. Non-seulement la ville presque entière se trouva ainsi submergée, mais dans plusieurs quartiers l'eau envahit les maisons, inonda les rez-de-chaussée, et arriva jusqu'au premier étage; elle entraîna les chevaux et les voitures circulant dans les rues, enleva les ponts, et arracha de terre une multitude de petites maisons en bois. Les campagnes des environs furent comme rasées : à Kronstadt, un vaisseau de ligne désarmé fut lancé par-dessus les habitations jusque sur le marché : rien ne résista au chec impétueux de ces flots déchaînés. Dès huit heures du matin, le canon d'alarme s'était fait entendre. L'eau monta de minute en minute jusqu'à quatre heures du soir.

» L'empereur, revenu depuis peu d'un voyage de plusieurs milliers de verstes, qu'il avait poussé jusque dans le steppe des Kir^hises, se vit tout à coup comme assiégé dans son palais. II courut vers le balcon qui donne au nord sur la Néwa : là, bientUcntouré de toute sa famille, comme lui émue jusqu'aux larmes, il eut la douleur de voirie fleuve, remontant vers sa source, traîner à ses pieds des cabanes , quelquefois encore remplies de leurs ha-

bitants, qui appelaient du secours, des croix dérobées à un cimetière, des amas de bois de construction et de chauffage, des débris de toute nature amoncelés, des chevaux et d'autres animaux domestiques s'épuisant à lutter contre le torrent, des barques sombrant sous le poids des malheureux qui s'y étaient réfugiés, et qui cherchaient vainement un port d'abordage où ils pussent se mettre à l'abri et sécher leurs corps transis de froid. A la vue d une telle désolation, le monarque, au désespoir, se tordit les mains, et leva les bras vers le ciel pour invoquer son assistance. En attendant, luimême s'offrit comme instrument.

» Après avoir mandé près de lui des hommes résolus en qui il mettait sa confiance, tous accourus déjà au palais d'hiver, après leur avoir donné ses ordres pour que de prompts secours fussent portés dans toutes les directions, il se jeta dans une chaloupe, visita les lieux les plus maltraités, et n'hésita pas à exposer sa vie à mille dangers pour diminuer le nombre des victimes. Sa présence ranima les courages abattus; il stimula le zèle des uns, adressa aux autres des paroles de consolation parties du cœur, pourvut aux besoins les plus pressants, et promit de ne pas s'en tenir là. En effet, il s'imposa immédiatement des sacrifices pécuniaires considérables, et son exemple, il faut le dire à 1 honneur des Russes de toutes les classes, fut noblement imité. Des milliers d'infortunés, sans toit, sans moyen de réchauffer leurs membres glacés (car un froid de dix degrés Réaumur survint aussitôt), erraient dans les rues jonchées de débris. Les maisons les plus solidement construites restèrent imprégnées d'une humidité saline et couvertes de cristallisations attestant que ce n'était pas le fleuve, mais la mer qui les avait ainsi visitées dans un jour néfaste. Les fondations étaient en partie ébranlées ; et si l'eau s'était main-

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