LIVRE NEUVIÈME
tenue quelque temps à la même hauteur, beaucoup d'édifices se seraient infailliblement écroulés. Pour comble de disgrâce, on ne pouvait se dissimuler que ce fléau, tant de fois déjà déchaîné contre Pétersbourg, menaçait l'avenir autant qu'il venait de contrister le présent : c'était et c'est encore comme un ange extermina-, teur planant au-dessus d'une population heureusement distraite de ce danger par l'appât du lucre ou des honneurs, et qui ne s'en livre pas moins à toutes les dissipations d'une vie essentiellement matérielle.
• La multitude vit dans celte catastrophe un jugement de Dieu. « C'est un effet de sa colère, disaient entre eux • les Russes des basses classes; car le peuple orthodoxe » a laissé sans secours ses coreligionnaires grecs mou- » rant pour leur foi. » Quant au tsar, le spectacle douloureux dont il venait d'être témoin le saisit fortement et lui laissa un souvenir ineffaçable. 11 ajouta encore à ce dégoût de la vie, a cette sombre mélancolie depuis longtemps empreinte sur toute sa personne, et qui avait sa source non-seulement dans le désillusionnement, mais encore dans les- soucis européens dont il ne cessait d'être obsédé. »
La révélation, vague encore, d'une vaste conjuration déjeunes officiers dans ses armées du nord et du midi de l'empire, conspiration qu'il sentait sans pouvoir la saisir, contribua encore à aigrir son sang et à affaisser son âme. ïl se réfugia de plus en plus dans le sein de sa famille et dans la prière, seule consolation d'une toutepuissance que le dégoût de la terre et le désenchante-
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ment de la vertu même tournaient de plus en plus vers le ciel. Ses médecins lui coqseillèrent, pour l'impératrice Elisabeth son épouse et pour lui-mfme, un long voyage et une résidence prolongée dans un climat plus tempéré que celui de Pétersbourg. Alexandre choisit la ville de Taganrog, sur la mer d'Azof ; climat attrayant, mais délétère, des Palus-Méotides, entre la Crimée et la Tartarie, en face de ce Caucase qui montre à la fois aux. Russes la grandeur et la borne de l'empire. On eût dit qu'Alexandre, poursuivi par quelque importun souvenir du palais où était mort son père, et se sentant averti de sa fin, voulût aller mourir loin de son peuple et loin des terreurs ou des scrupules qui l'obsédaient à Pétersbourg.
Quoi qu'il en soit, son départ fut nocturne, mystérieux, presque tragique. Un témoin oculaire, OErtel, en nota ainsi toutes les circonstances les plus secrètes, dans un écrit intime contrôlé et vérifié par le métropolitain de Pétersbourg, et que nous citons en l'abrégeant.
« Comme tous les esprits enthousiastes, dit le confident familier des derniers jours de l'empereur, Alexandre était sincèrement religieux, car la religion n'est autre chose, au fond, que l'enthousiasme de l'inconnu ; il n'était pas tout à fait exempt de la superstition si commune chez les Russes, même des hautes classes, où le vernis extérieur de la civilisation couvre fréquemment, sans les étouffer, des préjugés vulgaires et les sentiments instinctifs de l'homme inculte. D'ailleurs, en dépit des lumières, le malheur rend superstitieux, et nous avons vu que la Providence ne l'avait pas épargné au monarque •dont la grandeur semblait à tous un objet d'envie. De noirs pressentiments le préoccupaient; aussi tout, dans ce voyage et dans les circonstances qui s'y rapportaient, devint un pronostic fatal, un signe avant-coureur de la mort.