‹ Histoire de la RussieChapitre 25 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Des accès de fureur entrecoupaient ces loisirs. Moscou recevait tout à coup l'ordre de supplicier ses premiers citoyens. Quelquefois il se réservait à lui-même le rôle de bourreau. Un jour il fit asseoir sur le trône son grand écuyer, Féodorof; lui posa la couronne sur la tête, le sceptre dans la main; le tsar s'inclina devant ce fantôme de tsar.

<- Salut, lui dit-il, grand tsar de Russie, tu reçois de moi l'honneur que tu convoitais, mais si j'ai eu la puissance de te créer souverain, j'ai aussi celle de te précipiter du trône. « Et il lui plongea son poignard dans le cœur. Son corps fut jeté aux chiens, et sa femme égorgée sur son cadavre. Le tsar repoussait du pied avec de cyniques railleries les têtes des boyards qu'on amoncelait dans leur sang devant lui. Un moine osa fulminer en présence du tyran les menaces divines. Des milliers de moines expièrent par leur mort cette sainte audace.

Au mois de juillet 1568, à minuit, ses favoris enfoncent les portes des principaux boyards et négociants de Moscou, enlèvent les femmes renommées pour leur beauté, les -entraînent hors des murs. Au lever du soleil, ils sont rejoints par le tsar en personne , escorté de mille satellites. On se met en route : à la première couchée, on lui présente les femmes, parmi lesquelles il en choisit quelques-unes, abandonnant les autres à ses favoris. Ensuite il fait avec eux le tour des murs de Moscou, brûlant les métairies des boyards disgraciés, mettant à mort leurs fidèles serviteurs, exterminant jusqu'aux bestiaux, sur-

tout dans les villages de Kolomma, qui appartenaient au grand écuyer Féodorof. Rentré dans Moscou, il fit reconduire chez elles les femmes enlevées, dont plusieurs moururent de honte et de douleur.

Bientôt las de supplices isolés, il extermine des villes et des provinces entières; mais dans les intervalles lucides de sa démence furieuse, il négocie avec habileté, il combat ou fait combattre avec bonheur, il organise avec sagesse, il réforme avec vigueur : homme double, moitié brute, moitié prince de génie, répondant par son caractère aux populations sauvages qu'il dompte et par son intelligence supérieure à sa mission de fondateur d'empire, il vieillit ainsi entre l'horreur et l'admiration de ses peuples.

Dans un de ses accès de colère il tue son fils aîné d'un coup de son bâton ferré asséné sur la tète; il le pleure ensuite comme la plus tendre mère, s'accuse de son crime, implore à genoux son pardon des hommes et du ciel, et suit couvert de cendres ses funérailles.

Il meurtenfin, le 18 mars 1584, pleuré par son peuple et laissant dans la mémoire des vieux Russes une popularité qui est le mystère de la gloire et l'encouragement des peuples à la tyrannie.

Son second fils, le faible et vertueux Fédor I", lui succède sans contestation. Boris Goudounof, déjà favori d'Ivan IV et frère de la tsarine Hélène, épouse de Fédor, gouverne l'empire avec le titre de régent.

Pendant que Fédor prie et psalmodie dans son palais

Page 1